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En Profondeur

Les Sahraouis victimes de l’indifférence générale

Engagé depuis 1975 – et l’annexion du Sahara occidental par le Maroc ­ dans une lutte pour la reconnaissance de son territoire et de ses droits, le peuple sahraoui fait toujours face à la répression de la part des autorités marocaines. Un combat peu médiatisé, occulté même par une grande partie de la presse, sur lequel revient Altermondes, cinq ans après les événements de Gdeim Izik.

Le camp de la dignité

À la mi-­octobre 2010, cela faisait déjà quelques mois que l’idée germait dans l’esprit d’activistes du Sahara occidental, territoire occupé par le Maroc depuis quarante ans : dresser un campement de tentes traditionnelles (les khaimas) à l’extérieur de la ville d’El Aaiún pour rassembler des milliers de Sahraouis et dénoncer la discrimination économique, sociale et politique dont souffre cette population. Après quelques tentatives avortées, le 10 octobre, une cinquantaine de tentes est montée à Gdeim Izik, à 12 km de la « capitale ». Le mouvement s’amplifie très vite. Le « camp de la dignité », comme il sera rapidement baptisé, comptera jusqu’à 6 610 khaimas, selon une estimation de l’Onu (1).

Toujours selon l’organisation, le nombre de participants, qui a considérablement varié tout au long des trois semaines qu’a duré la mobilisation, aurait dépassé les quinze mille.

Venant des environs mais aussi d’Espagne, où vit une diaspora importante, ou des camps de réfugiés installés près de Tindouf, en Algérie, les Sahraouis, femmes, jeunes, enfants ont le sentiment de vivre à Gdeim Izik un événement exceptionnel dans l’histoire de la lutte qu’ils mènent depuis 1975 et l’occupation du Sahara occidental par le royaume du Maroc, et plus particulièrement depuis le lancement, en 2005, de leur « intifada pacifique ». L’ampleur de la mobilisation est en effet considérable si on la ramène à la proportion, devenue très minoritaire, des Sahraouis dans ce territoire mais aussi compte tenu de la répression qu’exercent les forces de l’ordre marocaines contre tous ceux qui réclament le référendum d’autodétermination qu’une mission onusienne, la Mission des Nations­Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso), doit organiser depuis 1991.

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Signe d'une colonisation durable. Le quartier de Wakkala à Dakhla, où des centaines de Marocains ont pu quitter un bidonville et construire « en dur » grâce à l'aide financière des pouvoirs publics. (Crédit photo : Olivier Quarante)
Signe d'une colonisation durable. Le quartier de Wakkala à Dakhla, où des centaines de Marocains ont pu quitter un bidonville et construire « en dur » grâce à l'aide financière des pouvoirs publics. (Crédit photo : Olivier Quarante)

Olivier Quarante

Pour les Sahraouis, ce regroupement à Gdeim Izik permet de se compter et de montrer aux yeux du monde l’existence d’un peuple sahraoui. Un enjeu de taille tant, depuis le lancement en novembre 1975 de la légendaire « Marche verte », soi-disant pacifique quand elle fut autant politique que militaire, la stratégie marocaine consiste bien à annihiler les Sahraouis, en les noyant dans la masse des civils Marocains. En mettant sur les routes 350 000 Marocains pour « récupérer » les « provinces du sud », selon les termes de la propagande marocaine, Hassan II voulait montrer sa détermination et installer durablement ses sujets au Sahara occidental. Dans le même temps, plusieurs dizaines de milliers de Sahraouis ­peut-être 40 000­ quittent leurs terres pour se réfugier dans l’extrême sud-ouest de l’Algérie (où ils sont désormais entre 100 et 150 000).

L’ONU, qui considère depuis 1963 le Sahara occidental comme un territoire non autonome, c’est-à-dire à décoloniser, n’a jamais empêché l’arrivée de nouveaux colons, attirés par les investissements importants réalisés par le royaume pour développer cette région au fort potentiel économique et essentielle pour la survie du Makhzen. Le Conseil de sécurité a beau réaffirmé, année après année, « sa volonté d’aider les parties à parvenir à une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable qui permette l’autodétermination du peuple du Sahara occidental », le niveau désormais atteint par la population marocaine ­qu’on ne connaît pas avec précision est un obstacle majeur à la tenue de cette consultation référendaire.

Silence médiatique

« Gdeim Izik, ça a été l’histoire d’un peuple libre, raconte aujourd’hui M., président d’une association pour la protection de la culture et du patrimoine sahraouis, interdite par le Maroc comme toutes les associations sahraouies. On y avait retrouvé une solidarité, une vie collective, loin de celles que nous vivons en ville. » Organisé trois mois avant les révoltes populaires en Tunisie, en Égypte, en Lybie et dans d’autres pays arabes, le camp de Gdeim Izik a pourtant été très peu médiatisé en France. Les suites encore moins.

Pourtant, pour les Sahraouis, il y a bien un avant et un après Gdeim Izik. « Depuis, les gens n’ont plus peur, veut croire Mohamed Daddach, président du Comité de défense du droit à l’autodétermination du peuple du Sahara occidental (Codapso), après avoir été condamné à mort (5) puis détenu de 1976 à 2001. Maintenant, les Sahraouis descendent dans la rue et entonnent la chanson de la lutte pour notre droit à l’autodétermination. »

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Mohamed Daddach, détenu 25 ans. (Crédit photo : Olivier Quarante)
Mohamed Daddach, détenu 25 ans. (Crédit photo : Olivier Quarante)

Olivier Quarante

Quelques 4 à 500 Sahraouis ont été arrêtés, majoritairement dans les années 1975­-1976, et détenus au secret dans les bagnes marocains. En 1991, plus de 300 ont été libérés. A ce jour, on reste sans nouvelles de plusieurs centaines de Sahraouis, morts en détention ou tués par l'armée marocaine.

À El Aaiún, Boujdour, Dakhla et Smara, les grandes villes du Sahara occidental, ils n’hésitent plus à s’exposer pour témoigner devant les quelques journalistes qui parviennent à travailler sur place. Des manifestations pacifiques sont fréquemment organisées, comme celle de mai 2013, qui avait rassemblé au moins 2 000 personnes à El Aaiún, malgré l’état de siège militaire permanent et le quadrillage des quartiers sahraouis, pour protester contre la décision du Conseil de sécurité de l’Onu de renoncer à donner mandat à la Minurso de surveiller le respect des droits humains. Cette question de la surveillance des droits de l’homme est devenue une revendication centrale des militants sahraouis, et aussi du Front polisario, d’ONG et de plusieurs pays. D’abord parce qu’à ce jour, la mission de l’ONU sur place n’en a pas la compétence, alors que la plupart des missions onusiennes ­en tout cas les plus récentes intègrent un volet « droits de l’homme ». Ensuite, parce que le mouvement des Sahraouis à Gdeim Izik a démontré l’inadaptation de la Minurso au vu de l’évolution de la situation. La preuve la plus criante est le fait que, comme le souligne le rapport de Ban Ki­ moon présenté au Conseil de sécurité en avril 2011, « les tentatives de patrouilles militaires et les visites par le personnel de sécurité et de police des Nations Unies ont été empêchées ou stoppées à plusieurs reprises » par les forces de l’ordre marocaines, alors qu’elles souhaitaient observer la situation à Gdeim Izik. Un acte qui sera dénoncé par le secrétaire général de l’ONU car il a constitué une violation du cessez-le-feu et a entravé les capacités de la Minurso. Son mandat prévoit en effet que la mission « (…) est chargée de fonctions ordinaires de maintien de la paix comme le suivi, l’évaluation et la communication d’information concernant les événements locaux qui touchent ou intéressent la situation dans le Territoire ».

Démantèlement dans la violence

En l’absence d’observateurs internationaux (les journalistes étrangers, mais pas français, réussissant à aller sur place seront extrêmement rares), la situation à Gdeim Izik va dégénérer. Le 24 octobre 2010, un Sahraoui de 14 ans est tué par les forces marocaines à l’entrée du camp. Le 8 novembre, jour du démantèlement du village de tentes, « des membres des forces auxiliaires et de la police marocaines ont dispersé les manifestants par la force, à l’aide de gaz lacrymogènes, de canons à eau, de bâtons et de haut-parleurs montés sur des véhicules et des hélicoptères, et ont détruit le camp », a expliqué alors Ban Ki­ moon, Secrétaire général des Nations unies. Côté marocain, on annonçait la mort de onze membres des forces de sécurité et de deux Sahraouis, le second étant décédé lors des affrontements survenus par la suite dans El Aaiún. Mais, aucune enquête indépendante ne sera menée ni au moment du démantèlement, ni tout de suite après. Le 16 novembre 2010, une réunion exceptionnelle ­à huis clos­ du conseil de sécurité de l’ONU a eu lieu à la demande de plusieurs pays membres, mais la demande d’envoi d’une mission internationale pour faire la lumière sur les événements est rejetée. Pour le Maroc, cela aurait été un réel casus belli.

Certains pays membres permanents préfèrent ménager la susceptibilité du royaume.

Deux français (Lise Trégloze, 33 ans, et Anthony Jean, 31 ans) se sont rendus à trois reprises dans le campement de Gdeim Izik, entre le 23 et le 31 octobre 2010. Lise Trégloze revient sur ce « printemps sahraoui ».

Quelles ont été vos premières impressions ?

Lise Trégloze : Nous étions impressionnés ! Nous avions tous les deux beaucoup voyagé et vécu plusieurs expériences incroyables mais celle­-ci dépassait tout ! Je n’avais jamais vu de camp de réfugiés et celui-­ci y ressemblait beaucoup, mais sans le côté triste et déprimant. Au contraire, une fois les barrages policiers et militaires passés, nous entrions dans un grand village où tout le monde circulait librement, saluait son voisin dans la joie, échangeait des discussions sans peur d’être écoutés, bref un grand sentiment de liberté alors que depuis notre départ, plus de deux mois auparavant, nous étions dans une pression permanente (tout le temps suivis, sur écoute…) à cause de notre reportage sur les mouvements sociaux au Maroc.

Quels aspects de cette vie au milieu du désert retenez-­vous, dans ces conditions matérielles précaires et, rapidement, dans un contexte sécuritaire particulier, avec un encerclement policier et militaire ?

L.T. : C’est vrai que les conditions de vie étaient difficiles dans le campement et l’armée marocaine faisait tout pour la rendre impossible : le mur qui encerclait le campement empêchait son développement et allait tôt ou tard poser un problème sanitaire à cause des déchets. L’armée bloqua quelques jours après notre arrivée l’entrée de nouvelles tentes et de matériel pour la construction de sanitaires. La survie des personnes dans le campement dépendait des aller­-retours avec El Aaiun pour l’approvisionnement en eau, gaz (pour les repas et le thé), nourriture. Il n’y avait qu’un puits avec de l’eau sale et le comité d’organisation avait imposé une restriction d’eau pour chaque famille. Mais tout était bien organisé. Chacun allait manger chez son voisin. Il y avait même un « magasin gratuit » où la nourriture en trop était déposée pour qui en avait besoin.

Avec le recul, que pensez-­vous de la médiatisation de Gdeim Izik ?

L.T. : Pour nous qui étions à l’intérieur et après avoir mieux compris l’histoire du peuple sahraoui et ce que représentait cette mobilisation, nous nous attendions naïvement que ce soit sur toutes les TV. Or, ce ne fut absolument pas le cas. Nous avons été très déçus des médias français, mais nous avons pris conscience de l’embargo médiatique bien plus tard, de retour en France. Quelques mois plus tard commençait le printemps arabe et là, la presse française a été beaucoup plus réactive. Je pense que c’est aussi une question politique. Mais qui sait comment Gdeim Izik aurait été médiatisé s’il était survenu entre la chute du dictateur tunisien et le dictateur égyptien ?

Retrouver l’intégralité du témoignage sur www.nouvellesdusahara.fr

Le bilan précis des violences in situ et qui ont embrasé la ville d’El Aaiun dans les heures suivantes restera donc inconnu. Sur le nombre de morts, l’Action chrétienne pour l’abolition de la torture (Acat­ France), le CCFD­Terre Solidaire, Human Rights Watch et Oxfam France préfèrent utiliser le conditionnel dans un communiqué commun le 25 novembre 2010. Y a­-t-­il eu d’autres morts côté sahraoui ? L’Association sahraouie des victimes de violations graves des droits de l’Homme commises par l’État marocain (ASVDH) cite dans son rapport le cas d’un autre Sahraoui, ce que relève également Human Rights Watch. Le rapport de l’ONU d’avril 2011 souligne que : « Les troubles qui se sont poursuivis avant de se calmer au cours des jours suivants ont fait de nombreux morts et blessés et causé d’importants dommages matériels ».

La réaction des forces de sécurité a été d’arrêter des centaines de Sahraouis. Ghalia Djimi, vice-présidente de l’ASVDH, avance le chiffre de plus de 400. « Plus de deux cents ont été détenus au commissariat pendant quelques jours puis ont été libérés sans qu’ils soient présentés devant un tribunal, explique-­t-­elle. Cent quarante autres personnes sont passées devant le tribunal, qui les a renvoyées à la prison noire d’El Aaiún. Elles y sont restées entre un et cinq mois. Elles ont été torturées ou maltraitées, puis relâchées. Toutes en liberté provisoire… Cette situation empêche toujours la quasi­majorité d’entre elles de poursuivre leur militantisme. »

Les mains libres, la communauté internationale préférant se maintenir à distance de cet événement le plus violent depuis le cessez-le-feu de 1991, l’Etat marocain laissera faire, voire orchestrera, les attaques de maisons de Sahraouis par des civils Marocains. Il va aussi chercher très vite à neutraliser les leaders ou ceux considérés comme tels, comme il le fait dans chaque ville où des mouvements sahraouis commencent à prendre une certaine ampleur. Entre le 7 novembre 2010 et décembre 2012, vingt-cinq Sahraouis seront arrêtés. Jugés le 17 février 2013 par le tribunal militaire de Rabat, ils ont été condamnés à des peines très lourdes – dont neuf à la perpétuité, quatre à 30 ans de prison, sept à 25 ans et trois à 20 ans. Il faut dire que l’acte d’accusation était très grave. Le pouvoir marocain leur reprochait de « retenir un nombre considérable de citoyens » et d’avoir utilisé armes blanches, de cocktails Molotov et de voitures 4×4 pour tuer « intentionnellement » la mort d’un groupe de membres des forces de l’ordre, lorsque ces dernières intervenaient pour « libérer les citoyens retenus par les accusés ».

Le procès a été dénoncé par de nombreuses ONG. L’Association marocaine des droits humains (AMDH) a demandé la libération immédiate du groupe et Amnesty International a dénoncé un jugement « inique ». De son côté, l’Acat­ France a relevé que « aucune preuve n’a jamais pu être apportée pour démontrer (leur) implication dans (les) morts (des policiers), si ce n’est les aveux qu’ils ont tous signés sous la torture ».

En vain. Ils sont toujours détenus dans la prison de Salé, près de Rabat, et mènent régulièrement des grèves de la faim pour dénoncer leur situation carcérale et le caractère politique de leur procès. Aucune enquête n’a été ouverte sur ces allégations de torture.

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Claude Mangin (à droite), épouse de Naama Asfari, et la famille du militant (Crédit photo : Olivier Quarante)
Claude Mangin (à droite), épouse de Naama Asfari, et la famille du militant (Crédit photo : Olivier Quarante)

Olivier Quarante

C’est en France que la situation d’un de ces prisonniers, Naama Asfari, a connu un rebondissement avec le dépôt par lui, son épouse française (Claude Mangin) et l’Acat, d’une plainte à Paris en février 2014 pour torture ou complicité de torture et mauvais traitements. En septembre de la même année, la plainte est déclarée recevable et crée même un précédent en France en reconnaissant le statut de victime directe à l’épouse du militant dans une affaire de torture.

L’engagement d’Acat ­France auprès d’un des détenus, le militant Naama Asfari, à travers les plaintes déposées en France et auprès du Comité contre la torture des Nations unies, a valu à l’ONG d’être poursuivie à son tour fin janvier 2015 par le ministère de Justice du Maroc.

Autre point important : la plainte vise nommément 23 policiers, dont une quinzaine ferait partie de la DGST, le service de contre-espionnage marocain dont le directeur, Abdelatif Hammouchi. Celui-là même qui a été au centre de la crise diplomatique franco-marocaine puisqu’il avait été convoqué en février 2014 par la vice-­doyenne des juges d’instruction du TGI de Paris chargée d’instruire une autre plainte pour torture, déposée par un franco-marocain.

Que deviendra cette instruction ? Pas plus que lorsque le Conseil de sécurité de l’ONU s’est saisi des événements de Gdeim Izik, le pouvoir français semble volontaire pour laisser la vérité éclatée. En effet, le nouvel accord de coopération judiciaire, négocié entre les deux pays pour mettre fin à leur brouille, rend plus qu’incertaine la possibilité qu’aurait encore la justice française de poursuivre un Marocain pour un acte commis au Maroc. Dans ce contexte, il est aussi improbable que le prochain Conseil de sécurité dédié à la question sahraouie puisse prendre une décision qui imposerait une réelle avancée à un royaume qui a fait du Sahara occidental une cause sacrée.

Olivier Quarante – Journaliste et animateur de www.nouvellesdusahara.fr

Crédit photo en Une : Anthony Jean, Totasprod 

LE DOSSIER PRÉCÉDENT:

5 Replies

  1. Merci pour tous ces témoignages qui contribuent à détruire le mur du silence construit pour cacher l’occupation illégale du Sahara occidental par le Maroc et toutes les violations des droits de l’homme réalisées par les autorités marocaines dans les territoires occupés.

  2. et les journalistes français se gardent bien de parler de cette occupation du Sahara, préférant aller se dorer la couenne et s’empiffrer à la Mamounia…

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