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En Profondeur

Burkina Faso : la danse du Balai

Le 31 octobre 2014, Blaise Compaoré, président depuis vingt-sept ans, était forcé au départ par des manifestations populaires. Depuis, le Burkina Faso connaît une transition démocratique. Initié par deux musiciens, le Balai citoyen veut faire de chaque Burkinabè une sentinelle des faits et gestes des politiciens. Reportage auprès d’une jeunesse en pleine effervescence citoyenne.

En ce  début de samedi après-midi, il fait plus de 40 °C dans le quartier de Kossodo, au nord-est de Ouagadougou. Les endroits ombragés se font désirer. Dans une pétarade de scooters, les membres du Balai citoyen, un mouvement de la société civile burkinabè, se retrouvent sous un arbre. La mission du jour : « installer » un club Cibal, contraction de Citoyens
balayeurs. Fatoumata Souratié et Rasmané Zinaba, tous deux Cibals et membres actifs de la coordination nationale du Balai citoyen, s’impatientent en attendant un retardataire. « Avoir du retard, ce n’est pas Cibal », soulignent- ils avant de se faire rappeler à l’ordre par Eric Kinda, un gaillard de plus d’1,90 m âgé de 43 ans qui est le responsable chargé de l’installation des clubs. Maintenant au complet, la petite troupe remonte sur ses deux roues et rejoint le lieu de l’inauguration. La réunion se fait dehors, dans la rue. Quelques personnes, assises sur des bancs posés sur le sol en terre, patientent sagement. Des femmes sortent une glacière et distribuent à
l’assemblée des sachets d’eau bienvenus par ces températures écrasantes.

Aucune vocation de conquérant

Le Balai citoyen soutient le code électoral qui empêche les anciens partisans de Blaise Compaoré de se présenter aux prochaines élections.

Accrochée à un mur de maison, une banderole affiche le logo du Balai citoyen : un poing levé. Il y a environ une soixantaine de clubs Cibal à Ouagadougou et une quarantaine sur le reste du territoire. Ils constituent l’organe de base du mouvement, à la fois assise dans la population et lien direct avec les citoyens. Depuis l’insurrection populaire d’octobre 2014, la demande de création de tels clubs ne cesse d’augmenter, tant dans la capitale que dans les provinces. Les créations ont lieu le week-end car tous les membres de la coordination nationale sont bénévoles. Parfois, une manifestation de grande envergure, comme celle des 25 et 26 avril derniers, reporte la réunion.

L’installation du club Cibal « Soleil de la Révolution » de Kossodo peut commencer. Les représentants du Balai ont pris place sur un banc face au public. Avant toute chose, chacun se présente. « Que vous soyez chômeur ou travailleur libéral, vous êtes les bienvenus », commence
Rasmané, en charge de l’organisation. Devant une quarantaine de personnes, et avec une aisance orale évidente, il rappelle la chronologie, l’organisation et la raison d’être du mouvement. Le Balai citoyen a été créé officiellement le 25 août 2013 par les artistes Smockey et Sam’s K le Jah. Les deux musiciens mûrissaient le projet depuis longtemps. Leur volonté est de proposer une structure « politique, issue de la société civile mais qui n’a pas vocation à la conquête du pouvoir », explique Souleymane Yameogo, le chargé de communication. Le Balai est envisagé comme une sentinelle qui rappellerait aux politiques de ne jamais oublier l’intérêt des citoyens.

La pression citoyenne paie

Tout a débuté en 2011, une année capitale pour l’Afrique. Les Printemps arabes font souffler un vent de révoltes au Maghreb, révèlent l’utilité des réseaux sociaux dans le combat politique et créent une euphorie parmi la jeunesse africaine. Au Burkina, la mort suspecte de Justin Zongo, jeune élève d’un collège de Koutougou, fait descendre les jeunes dans la rue et embrase le pays. « Déjà, à cette époque, on a senti que Blaise pouvait tomber, malheureusement, les militaires sont entrés en jeu », se souvient Souleymane. Au Sénégal, deux artistes arrivent à fédérer la société civile en créant Y’en a marre ! L’année suivante, le Burkina connaît des élections législatives et municipales.

« Le déclic, ce fut le scrutin de 2012, explique Guy- Hervé Kam, l’une des têtes pensantes du Balai. Les élections municipales et législatives ont surtout renforcé l’aile la plus dure du parti de Compaoré (…). On a alors compris que rien n’arrêterait le régime dans sa course à la survie ».

Revivez le débat organisé au cinéma Le Nouveau Latina par le Festival International du Film des Droits de l’Homme (FIFDH) et Altermondes autour du film « Boy Saloum », consacré au mouvement Y en a marre ! au Sénégal.

En 2012, le Sénégal connaît l’alternance politique. Les voisins sénégalais de Y’en a marre ! ont toujours soutenu le Balai citoyen. Ils ont apporté leur aide, leur expertise et ont même participé à des actions de sensibilisation. En octobre 2014, l’élève burkinabè va dépasser le maître sénégalais en obtenant le départ de Blaise Compaoré, après vingt-sept ans de pouvoir. Avant les deux jours de mobilisation, les 30 et 31 octobre, « le beau Blaise » ne s’était pas méfié et avait même raillé le mouvement. « La pression paye mais on ne s’en contente pas, on fait aussi des propositions », rappelle, ce jour-là, Rasmané aux participants de l’installation du club Cibal de Kossodo. Entre deux braiments d’âne et un scooter qui pétarade, Éric prend la parole et insiste sur les élections à venir. Le 11 octobre prochain, après un an de gouvernement de transition, le Burkina votera pour élire le successeur de Michel Kafondo, le président intérimaire. Les enjeux sont énormes. Le pays pourrait connaître sa première élection démocratique depuis des années. Le propos passerait presque pour de la provocation, mais Éric ne se départit pas de son sérieux : « Vous pouvez prendre l’argent que vous tendent les politiciens pour acheter votre vote, mais vous n’êtes pas obligés de voter pour eux ! ». Rires dans le public. « D’ailleurs, si on vous demande ce que vous êtes venus chercher dans cette réunion, lance-t-il, répondez-leur : “Des idées” ! » Il rappelle aussi que l’on ne peut pas être membre de l’organisation et se présenter aux élections.

Saviez-vous que 71% des Burkinabè n’ont jamais connu qu’une seule famille au pouvoir ? C’est ce que dénonce  le rapport En Afrique, comme ailleurs pas de démocratie sans alternances ! du collectif Tournons la page. Car loin d’être une spécialité du Burkina Faso, l’attachement au pouvoir est une maladie partagé par des nombreuses « démocraties » africaines. Lesquelles ? Découvrez-le à l’aide de cette infographie >>>>>>>

Les caravanes sillonnent le pays

Ce scrutin constitue l’un des sujets les plus présents dans les conversations, avec la déception engendrée par le gouvernement de transition, les coupures d’électricité et les grèves. La fin du régime Compaoré a soulevé tellement d’espoirs qu’elle charrie aussi son lot de désillusions. On ne change pas un système qui a duré près de trois décennies en un an.

Blaise Compaoré a pris le pouvoir le 15 octobre 1987, après un coup d'Etat contre Thomas Sankara. Il a démissionné le 31 octobre 2014
Serge Bayala, étudiant et co-fondateur des débats à l’université de Ouagadougou "2h pour nous, 2h pour l'Afrique"

Serge Bayala, étudiant et co-fondateur des débats à l’université de Ouagadougou « 2h pour nous, 2h pour l’Afrique »

Danièle Bougaïré, la nouvelle directrice générale de la RTB, la chaîne de radio et télévision nationale, ne dit pas autre chose. « Je sais que les gens s’impatientent, mais je demande au public de l’indulgence. Nous sommes à pied d’oeuvre pour que le changement arrive mais il faut du temps. » Les Burkinabè donnent le sentiment de ne pas vouloir se faire voler leur révolution. Nombreux sont ceux qui s’accordent sur le fait que le processus électoral doit aboutir. Entre les grèves et les polémiques sur le code électoral, chaque semaine ou presque, un obstacle semble se présenter. Moumouni Tiendrebeogo, un proche du Balai citoyen, veut garder espoir. « Pour une fois, on ne peut pas dire qui va l’emporter et personne ne pourra truquer le vote parce que les gens seront vigilants, lance ce businessman qui a fait fortune dans les hydrocarbures. Cette transition doit réussir pour que mes enfants vivent dans un pays où l’on n’a pas besoin de connaître un politicien pour trouver du travail. »

Le dernier recensement de 2006 montre que les moins de 20 ans représentent 57% de la population

Des caravanes du Balai sillonnent d’ailleurs le pays pour inciter la jeunesse à s’inscrire. Avec la campagne « Après ta révolte, ton vote », les jeunes sont invités à « s’enrôler » sur les listes électorales. Ils sont l’un des enjeux de l’élection .L’éducation citoyenne constitue l’un des objectifs majeurs du mouvement. Il faut expliquer aux Burkinabè qu’ils sont les « employeurs » des hommes politiques et que ces derniers devraient donc se comporter en « employés » dédiés à la bonne gestion des affaires publiques. Dans un pays où tout le monde convient que l’ancien dirigeant s’est allègrement servi dans les caisses de l’État et que la corruption règne à tous les niveaux, parfois même pour recevoir un simple formulaire, le propos n’est pas neutre. Dans le quartier de Kossodo, la fin de la réunion approche. Éric le clame à ses auditeurs : « Il vous appartient d’ouvrir l’oeil et de demander des comptes ! ».

Deux figures tutélaires

« On a désormais un peuple qui a une conscience politique très poussée, un peuple qui veille. »

Deux autocollants : le symbole du Balai citoyen et le visage de Thomas Sankara  (Anaïs Dombret/Hanslucas.com)

Deux autocollants : le symbole du Balai citoyen et le visage de Thomas Sankara (Anaïs Dombret/Hanslucas.com)

Quelques jours plus tard, le rappeur Smockey assure un concert gratuit qui rassemble des milliers de personnes à Ouagadougou, sur une place de la Nation noire de monde. Ceux qui se relaient sur scène font vibrer la jeunesse et portent des messages politiques qui ne sont jamais orientés vers tel parti ou candidat. Comme un fil conducteur, les interpellations « Allez voter ! », « Inscrivez-vous ! » ponctuent la soirée. Les forces de l’ordre qui assurent la sécurité de la manifestation se font même applaudir. La figure de Thomas Sankara s’invite partout, sur scène comme sur les t-shirts arborés dans le public. Smockey le convoque à l’envi, ce qui a pour effet de galvaniser la foule. Pour comprendre l’engouement autour du « Che africain », un vieux monsieur a son idée : « Au vu de l’histoire du pays, nous pourrions aisément penser que nous sommes cernés par la malchance. Or les quatre années du président Sankara nous ont montré que l’on peut s’en sortir, à condition d’en avoir la volonté ». Les cadres du Balai énumèrent souvent le bilan de celui qui a dirigé le Burkina Faso de 1984 à 1987 : hausse de l’alphabétisation, autosuffisance alimentaire, réduction drastique du train de vie de l’État. L’autre figure tutélaire est celle du journaliste Norbert Zongo, assassiné le 13 décembre 1998. Ce dernier a payé de sa vie la lutte qu’il menait contre le pouvoir. « Nous avons tiré des leçons de ces grands frères qui nous ont laissé un héritage, explique Smockey. Norbert se battait seul et il en est mort. Nous sommes tout un groupe de jeunes et nous travaillons ensemble. »

Le rappeur raconte une anecdote. En 2008, pour l’anniversaire
des dix ans de la mort de Norbert Zongo, il se rend sur le campus de Ouagadougou pour faire signer une pétition demandant la réouverture de l’enquête. « Alors que l’on ne réclamait même pas de pièce d’identité, les étudiants ne voulaient pas signer. Ils avaient peur. » La donne a changé. Sur le campus, des tableaux sont installés à ciel ouvert. Des tables en pierre, qui rappellent celles des aires d’autoroutes françaises, sont dispersées sur le sol en latérite. Certains étudiants s’entraînent en faisant des exercices de mathématiques. Des lignes de calculs se succèdent. Le tout se passe à ciel ouvert, sous les caïlcédrats. L’application du système LMD (Licence-Master-Doctorat) et le retard dans la correction des copies entraînent leur lot de complications. Au lieu de travailler sur le programme 2014-2015, les leçons et les examens en cours concernent l’année 2013-2014. L’application de la réforme a entraîné un tel retard que beaucoup en pâtissent, en particulier les étudiants qui veulent présenter des demandes de bourse pour poursuivre leur cursus à l’étranger. Mais ce n’est pas le sujet du jour. Dans un coin, le calme régnant est rompu par l’effervescence d’un débat intitulé  « Deux heures pour nous, deux heures pour l’Afrique ». La thématique ? L’attaque qui a tué 148 étudiants au Kenya. Stéphane joue le médiateur et ponctue les interventions un peu longues par des « Deux heures pour nous, deux heures pour l’Afrique ! » repris en chœur par l’assistance, composée en grande majorité d’hommes. Chacun peut prendre la parole et, souvent, le propos dépasse largement le sujet du jour. Les discussions portent sur l’avenir du pays, la place de la religion dans les cours ou comment affirmer son identité africaine. Difficile de dire si ces jeunes constituent une frange représentative de la jeunesse burkinabè, mais ils compteront sans doute comme leaders demain. Serge Bayala, 23 ans, a créé ces débats au cœur de l’université en mai 2013. Cet étudiant passionné de politique, et militant très actif du Balai citoyen, veut croire en l’avenir de son pays. « Je fonde mon optimisme sur le fait qu’on a désormais un peuple qui a une conscience politique très poussée, un peuple qui veille. Si le président élu en 2015 se hasarde à vouloir exécuter un agenda personnel, le peuple va battre le macadam pour le rappeler au pas. » Gilles Yabi, spécialiste de l’Afrique de l’Ouest à l’International Crisis Group va dans le même sens et salue « le niveau de conscience politique élevé du Burkina qui le distingue d’autres pays d’Afrique. On peut se permettre d’être optimiste car la conscience de l’intérêt général est particulièrement développée, entre autres grâce au sankarisme ». De son côté, l’artiste Smockey ne cache pas que la lutte épuise. « Pour l’instant, on est encore dans la gestion mais après, on pourra peut-être se reposer. » Seule l’issue du scrutin du 11 octobre le décidera.

Photos et sons : Anaïs Dombret/Hanslucas.com

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