En 2008, éclatait à la une des médias le scandale des accaparements de terres par des entreprises multinationales. Six ans plus tard, loin de ralentir, le phénomène s’installe dans le paysage d’une agriculture devenue valeur refuge et de plus en plus sollicitée pour alimenter les appétits en agrocarburants ou huile de palme. État des lieux.
« L’accaparement des terres continue et les techniques sont de plus en plus sophistiquées », résume Renée Vellvé, de Grain, une ONG qui, dès 2008, révélait au grand public l’ampleur de l’accaparement des terres agricoles par des intérêts financiers dans un rapport intitulé Main basse sur les terres agricoles. Aucun continent n’était épargné par cette stratégie : de nombreux pays d’Afrique (Algérie, Angola, Egypte, Ethiopie, Kenya, Madagascar, Sénégal, Soudan, Sénégal, Tanzanie), d’Asie du Sud-est (Bangladesh, Cambodge, Indonésie, Laos, Philippines, Vietnam), d’Amérique latine (Brésil, Cuba, Mexique) mais aussi les Etats-Unis ou encore l’Australie. Comme l’a documenté le photoreporter Philippe Revelli dans Terres, un cycle de documentaires consacrés au sujet, au Mali, des accords portant sur plusieurs centaines de milliers d’hectares de terres agricoles de l’Office du Niger avaient été signés entre le gouvernement et des investisseurs privés ou publics. La Libye était alors l’un des premiers pays à proposer ses services, avec le projet Malibya. Mal informée et rarement consultée, la population subissait les conséquences des grandes manœuvres foncières. Six ans plus tard, en 2014, la dizaine de personnes qui compose l’équipe de Grain continue de compiler et d’analyser le phénomène qui, loin de se ralentir, s’organise pour durer.
L’achat de terres arables à coup de dizaines de milliers d’hectares par des multinationales ou des fonds d’investissement se multiplie sur tous les continents. Au Sénégal, l’entreprise Senhuile SA, aux capitaux italiens, brésiliens et sénégalais, a obtenu du gouvernement une concession de 20 000 hectares afin de produire des agrocarburants. En Éthiopie, un des pays les plus touchés par ces pratiques, le leader mondial de la rose coupée, l’indien Karuturi Global, exploite 100 000 hectares et comptait s’étendre sur 300 000 hectares pour élargir sa production aux denrées alimentaires. Selon l’observatoire d’acquisition des terres Land Matrix, 37 millions d’hectares de terres auraient ainsi été captées dans le cadre d’un millier de transactions. Un chiffre indicatif, et peut-être loin de la réalité, car Land Matrix « ne prend en compte que les opérations signalées depuis 2000, sur des superficies de 200 hectares ou plus (…) et ne publie que les cas dont il a eu connaissance et qu’il a pu vérifier », explique Michel Merlet, de l’association Agter.
Selon Land Matrix, 37 millions d’hectares de terres auraient été captées dans le cadre d’un millier de transactions.
Pourquoi un tel engouement pour la terre agricole ? Les motivations identifiées en 2008 n’ont pas changé. « Avec la crise des subprimes, les investisseurs cherchaient un nouvel actif où placer leur argent. Ils découvrent alors que la terre est un bien immobilier d’avenir. Sa valeur intrinsèque est censée croître inévitablement et, en plus, il est imaginable d’y réaliser une production sur laquelle les marges peuvent être substantielles ! », explique Renée Vellvé. La flambée des prix des denrées alimentaires et le constat d’une hausse inéluctable de la population mondiale finiront de convaincre les investisseurs. Mais suite aux mobilisations sociales et à la médiatisation de quelques cas emblématiques, comme la tentative d’achat de 1,5 million d’hectares par l’entreprise sud-coréenne Daewoo à Madagascar, en 2008, « certains investisseurs ont eu peur et des projets ont été abandonnés. Mais la tendance s’est maintenue et les modes d’appropriation ont évolué. Plutôt que d’acheter directement la terre, les investisseurs passent par la prise de participation dans des sociétés locales ou par la signature d’un contrat de production avec l’exploitant. Mais le résultat est le même car c’est l’investisseur qui contrôle la terre », continue-t-elle.
Les Etats ne sont pas en reste pour soutenir ces nouvelles formes d’investissements qui se font à l’encontre des intérêts des populations. Il y a deux ans, le G8 lançait la Nouvelle alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition (NASAN), dans le but affiché d’améliorer la sécurité alimentaire et la nutrition et aider quelques 50 millions de personnes en Afrique subsaharienne à sortir de la pauvreté d’ici à 2022, en « libérant le pouvoir du secteur privé ». Dans La faim un business comme un autre. Comment la Nouvelle Alliance du G8 menace la sécurité alimentaire en Afrique, un rapport accablant publié en septembre dernier par Action contre la faim, le CCFD-Terre Solidaire et Oxfam France, l’opacité de cette initiative et son impact sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle des populations sont clairement dénoncés.
« Derrière ses ambitions affichées de lutter contre la pauvreté, l’insécurité alimentaire et la malnutrition en Afrique, le G8 déroule en réalité le tapis rouge aux investisseurs internationaux, explique Clara Jamart d’Oxfam France. D’ailleurs de nombreux pays africains parmi les plus gravement affectés par l’insécurité alimentaire et nutritionnelle sont laissés en dehors de cette initiative. Ce sont plutôt les pays qui offrent le plus de perspectives de croissances et de profits pour les multinationales et les gros investisseurs qui ont été ciblés en priorité ». Certains pays comme l’Argentine et le Brésil se méfient des manoeuvres en cours. Ils ont récemment changé leurs lois et « se sont investis du rôle de sauveur en interdisant l’acquisition de terres par des intérêts étrangers, mais en autorisant la location. Ce type de réglementation aboutit finalement à la sécurisation juridique des activités foncières des investisseurs mais ne permet pas de les réguler », estime Renée Vellvé. Et le phénomène ne concerne plus seulement les pays du Sud. Désormais, les terres agricoles européennes aussi suscitent les convoitises des investisseurs. En Roumanie, par exemple, la banque néerlandaise Rabobank fait partie des principaux acheteurs de terres arables.
Questions à Attila Szocs, chargé de campagne pour Ecoruralis, ONG de soutien à l’agriculture paysanne et biologique en Roumanie.
À qui appartiennent les terres agricoles en Roumanie aujourd’hui ?
Attila Szocs : Après la faillite du communisme, en 1989, la majorité des terres appartenait à l’État. Sur les quatorze millions d’hectares de terres arables et de pâturages, cinq ont été redistribués aux petits producteurs. Aujourd’hui, selon nos informations, plus d’un million d’hectares de terre a été vendu à des compagnies multinationales de la péninsule Arabique et d’Europe de l’Ouest, ces dernières transactions s’inscrivant dans le cadre du marché unique européen. On trouve des banques (Rabobank, Deutsche Bank), des assureurs (Generali), des fonds de pension ou des plus petites entreprises. Rabobank, par exemple, a acheté plus de 15 000 hectares qui sont loués à des entreprises locales ou des compagnies internationales. Certains investisseurs réservent aussi une partie des terres pour l’exportation, notamment dans la région de Constanta, dans le sud-est de la Roumanie, où se trouve le principal port de transit vers les pays arabes.
La politique agricole commune est-elle un frein ou un soutien à cette appropriation des terres ?
A.S. : C’est un soutien ! La Roumanie reçoit de gros financements européens. Et le calcul est simple : plus vous possédez de terres, plus les aides que vous touchez sont importantes. Près de 80 % des entreprises qui reçoivent les aides au développement rural sont des entreprises internationales ou bien enregistrées en Roumanie, mais à capitaux étrangers. Hormis certaines régions, comme le sud-est de la Roumanie, où des paysans souhaitent développer une agriculture alternative, bio, avec des circuits courts, et s’élèvent contre ces acquisitions massives, la plupart des gens ne sait pas qui achète les terres, car il n’y a aucune transparence et la corruption est monnaie courante. Nous essayons de créer les conditions de la transparence en publiant des articles et de l’information accessible au plus grand nombre. Nous tentons aussi de faciliter l’accès à la terre pour de jeunes agriculteurs issus des populations locales.
Attila Szocs, chargé de campagne pour Ecoruralis, ONG de soutien à
l’agriculture paysanne et biologique en Roumanie.
Plus dure sera la chute
La géographie de l’accaparement des terres se diversifie, le profil des entreprises impliquées aussi : des opérateurs de l’agroalimentaire mais aussi des multinationales venant du secteur de l’énergie sont attirés par le marché en pleine croissance des agrocarburants et bénéficient souvent de politiques de soutien à la filière. La société Senhuile, au Sénégal, avait obtenu en 2010 une concession de 20 000 hectares pour cultiver de la patate douce destinée à la production de bioéthanol. Le premier actionnaire de Senhuile SA est Tampieri, une holding familiale italienne de l’énergie qui détient 51 %. L’investissement de Tampieri a probablement été motivé par les incitations financières du gouvernement italien. Depuis 2007, l’Etat distribue une subvention publique pour créer des unités de production d’énergie à partir de biomasse (déchets verts et produits agricoles). Depuis cette date, une vingtaine d’entreprises a cherché des surfaces de culture, principalement en Afrique. Ce n’est qu’en 2011 que le critère de proximité a été inclus au cahier des charges, imposant que 30 % de la matière première soit cultivée à moins de 70 kilomètres du lieu de production de l’énergie. Et selon l’ONG italienne Re:Common, le contrôle de ce critère laisse à désirer.
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En matière d’énergie, c’est l’huile de palme qui suscite le plus de convoitises, à l’instar de la Socfin, filiale du Groupe Bolloré dont les plantations ont gagné 24 % en trois ans pour atteindre près de 110 000 hectares en Afrique et en Asie (hévéa et palmier à huile). Au Guatemala, la fin de la guerre civile, en 1996, et le désenclavement routier progressif de zones situées au nord du pays, notamment la Franja Transversal del Norte, ont favorisé l’implantation des palmiers à huile par quelques propriétaires terriens du pays, soutenus par des investisseurs étrangers. Les plantations sont passées de 20 000 hectares en 2005 à plus de 100 000 aujourd’hui, selon AVSF et Aproba Sank, une ONG guatémaltèque qui accompagne les paysans pour préserver leurs terres. Siva Group, autre géant indien, serait impliqué sur « près d’un million d’hectares en Amérique, en Afrique, en Asie, avec pour objectif principal de mettre en place des plantations de palmiers à huile », peut-on lire dans une enquête publiée en octobre 2014 par Grain. Siva Group a été fondé par Chinnakannan Sivasankaran, qui a débuté sa fortune dans la téléphonie et l’Internet. Le groupe est aujourd’hui présent sur les secteurs du transport maritime, des mines, du gaz et des productions agricoles.
La montée en puissance de ces opérateurs économiques est tout aussi impressionnante que les chutes que certains subissent. En 2013, Karuturi Global, la multinationale indienne de la fleur coupée, a été poursuivie au Kenya pour fraude fiscale. Elle a dû vendre son exploitation de roses en Éthiopie et sa filiale néerlandaise de négoce a été déclarée en faillite en octobre 2014. Au Sénégal, le fondateur brésilien et directeur général de Senhuile, Benjamin Dummai, a été arrêté pour détournement de fonds en mai 2014.
Les populations ont des droits
Les principales victimes de cet accaparement restent les populations locales. « Ceux qui refusent de se retirer de leurs terres sont arrêtés et battus comme des criminels. Ceux qui ont vu leur plantations détruites ont touché au mieux 500 dollars d’indemnisation pour une concession signée pour 50 ans ! » résume Shiaka Sama, paysan de Sierra Leone, qui se bat contre le groupe Bolloré. L’homme, qui a déjà été arrêté dans son pays, participe à l’Alliance internationale des riverains des plantations Bolloré-Socfin qui regroupe des paysans de cinq pays (Cambodge, Cameroun, Côte d’Ivoire, Sierra Leone, Liberia) vivant tous la même situation : installation ou extension de plantations de Socfin sans concertation avec les populations locales, expulsion des paysans contestataires, répression policière, promesses non tenues comme la création de zones tampon entre les plantations et les zones d’agriculture vivrière, promesses d’emploi sans lendemain… Soutenus par l’association française ReAct, ces paysans sont parvenus à contraindre au dialogue le groupe Bolloré qui souhaite ménager son image. Une première réunion a eu lieu à Paris le 24 octobre 2014 entre les représentants de l’Alliance et la secrétaire générale adjointe du groupe, Marie-Anne Darmaillac. « C’est une bonne nouvelle car cela signifie que nous passons progressivement du statut de criminel à celui de partie-prenante », estime Shiaka Sama.
Toutefois, le processus de dialogue sera long. Contrairement à ce qui était prévu, aucun représentant de Socfin n’a assisté à la rencontre du 24 octobre, permettant au groupe Bolloré de surseoir à tout engagement formel en attendant de consulter sa filiale. La manœuvre est relativement subtile car le groupe français se donne le rôle de facilitateur du dialogue et non de véritable décisionnaire. Pourtant, le groupe français est le premier actionnaire de Socfin avec 38 % du capital.
Terres inexploitées mais pas inhabitées
En France, il existe un Collectif citoyen contre l’accaparement des terres, fondé en 2010 autour de l’Association pour l’amélioration de la gouvernance de de la terre, de l’eau et des ressources naturelles (Agter), le CCFD-Terre Solidaire et Agronomes et vétérinaires sans frontières (AVSF).
Comme l’indique Michel Merlet, « de grandes quantités de terres sont aujourd’hui sous-utilisées sur la planète, mais elles ne sont pas inhabitées et les populations ont des droits de différentes natures sur leurs ressources ». La défense de ces droits et l’accompagnement des populations vers une plus grande autonomie économique sont longs mais certaines expériences démontrent que cela est possible. Entre 2006 et 2011, l’ONG Aproba Sank a ainsi accompagné, en partenariat avec AVSF, des communautés indigènes concernées par l’extension de la culture du palmier à huile sur leurs terres au Guatemala. La sécurisation juridique des droits fonciers de la communauté fut un premier combat, malgré la prééminence de la propriété individuelle. Mais cette sécurisation n’aurait pas été d’un grand secours si elle ne s’était accompagnée d’un travail sur la valorisation économique du territoire et l’augmentation des revenus des familles via des pratiques agroécologiques et la structuration locale de marchés paysans. AVSF tire un bilan très positif de cette expérience : « En 2013, 330 familles venaient vendre plus de quatre-vingts produits différents sur ces marchés pour une valeur hebdomadaire de 98 000 quetzals (9 000 euros, ndlr), dynamisant ainsi l’économie du territoire et contribuant localement à la souveraineté alimentaire ».
Philippe Chibani-Jacquot – Journaliste
Altermondes est partenaire média de l’exposition de la photographe Marie Dorigny Main basse sur la terre, présentée jusqu’au 14 décembre 2014 à la Maison Européenne de la Photographie.
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