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Lampedusa : l’accueil et l’engagement [2ème partie]

Le 3 octobre 2013, 368 migrants périssaient dans le naufrage de leur embarcation au large de Lampedusa. L’île italienne et ses quelque 6000 habitants sont depuis devenus le symbole de l’accueil et de la solidarité, de l’engagement auprès des migrants en difficultés qui tentent de gagner l’Europe. Altermondes est parti sur cette île emblématique, à la rencontre d’une population qui s’est mobilisée face à l’inacceptable, et vous livre un reportage loin de tout angélisme.

Un engagement de longue date

Nombre d’habitants de l’île ont été profondément marqués par ce qui s’est passé la nuit du 3 octobre 2013 et les jours suivants. Au total, 368 cadavres sont ramenés sur terre, dont plusieurs enfants.

Une journaliste tunisienne est allée à la rencontre des familles de certains jeunes naufragés qui avaient quitté la Tunisie au printemps 2011, direction Lampedusa.

Leurs dépouilles resteront sur l’île pendant plusieurs jours, enfermées dans un hangar. « Nous allions tous les jours à l’aéroport accueillir les parents des victimes qui venaient de partout en Europe. Rien n’avait été prévu », se rappelle, toujours troublée, Annalisa D’Ancona, du collectif Askavusa.

En 2009, ce collectif de vingt personnes avait été à l’origine d’un immense rassemblement devant les grillages du centre. Toute la population de Lampedusa avait participé, manifestant son opposition à la création d’un centre d’identification et d’expulsion de 10 000 places.

 

 »Frontex  »Source
« La rhétorique de Lampedusa « île accueillante » éloigne le débat d’une vraie réflexion sur les causes des migrations » Giacomo Sferlazzo (Askavusa)

Fin juillet, Giacomo Sferlazzo a adressé une lettre aux habitants des îles de Lampedusa et Linosa.

« Pendant ces années, nos positions sur les migrations ont toujours été claires et parfois cause de conflit avec une partie des Lampedusains. Nous avons toujours été une minorité à tenir une approche de solidarité avec les migrants, même si, par la suite, nous avons vu beaucoup de personnes recevoir prix et honneurs, parler à la télé ou s’agenouiller face au Pape […] L’une des positions les plus partagées était : « Ce qui compte, c’est qu’on ne voit pas les migrants ». En effet, la télévision et les JT asservis au pouvoir ont amplifié ou déformé (en le vidant de toute référence politique) le comportement des gens, en construisant l’image de l’île de l’accueil, utile au maintien du système, tout autant que l’image de l’ « île envahie » en 2011.
Depuis un certain temps, nous disons que derrière les politiques de migrations se cachent des politiques militaires et que le plan de l’Europe est de faire de Lampedusa une grande base militaire […] Nous nous sommes toujours opposés au Muos (la grande base radar de la marine américaine en Sicile), non seulement parce qu’elle nuit à la santé de milliers de personnes mais parce qu’elle est un instrument de guerre et de contrôle dans toute la Méditerranée. Les guerres sont la première cause des migrations modernes. Ceux qui pensent que les problèmes de Lampedusa peuvent être résolus par une analyse locale, ont perdu dès le départ. […] Nous croyons que c’est seulement en nous unissant et en abordant les migrations de ce point de vue que nous pouvons faire face aux défis qui nous attendent, car autrement il faudra partir ou […] se faire virer dans quelques années, peut-être après avoir reçu un beau prix Nobel de la paix… […] »

Ce n’est pas un hasard si la thématique choisie pour le LampedusaInFestival 2014un festival de cinéma consacré aux migrations et organisé par Askavusa depuis 2009, est la militarisation, au sens d’un instrument « de contrôle, de racisme, de colonialisme, d’esclavage, d’impérialisme », comme on peut le lire dans le préambule à l’appel à candidature pour cette édition qui se tiendra sur l’île, du 25 au 30 septembre. Une vingtaine d’œuvres en concours dont le film français Les Messagers de Hélène Crouzillat et Laëtitia Tura.

Migrant'scène 2014

En février 2014, le collectif Askavusa a également ouvert le « Porto M », le seul lieu symbolique consacré aux migrants, si on exclut le « cimetière des bateaux de migrants », placés sous scellés judiciaires et abandonnés à côté du port depuis 2011. Dans une petite salle, les membres du collectif ont ressemblé des centaines d’objets, dont des cahiers, des dizaines de photos, des vêtements et même trois bateaux chavirés. Annalisa D’Ancona en parle avec respect : « Nous pénétrions dans les bateaux pour récupérer ces objets, c’était une manière de s’opposer au refoulement, un parcours à la fois humain et politique ».

 

Un engagement complexe

Malgré les fractures qui la divisent, la société civile lampedusaine a été capable de se réunir pour discuter de la situation de l’île. Ce fut le cas notamment lors des rencontres de Lampedusa, qui ont eu lieu du 31 janvier au 2 février 2014, quelques mois seulement après le drame du 3 octobre. Tout le monde a participé, du collectif Askavusa jusqu’à l’association des entrepreneurs des Pélagiens, pour faire entendre son point de vue. Il en est résulté la « charte de Lampedusa », un document en deux parties, « qui reflètent d’une part, la tension entre nos désirs et nos convictions, et d’autre part la réalité du monde que nous habitons ». Elle affirme l’opposition des habitants de l’île aux politiques migratoires et de militarisation des frontières qui ont fait de la Méditerranée un cimetière marin.

Si le collectif Askavusa n’a pas souhaité signer la charte, Paola La Rosa n’a pas hésité, sans engager toutefois le comité 3 octobre. Elle est en effet la seule membre à habiter l’île. « Nous avons collecté 28 000 signatures en ligne pour obtenir une journée de la mémoire et de l’accueil le 3 octobre de chaque année, en l’honneur des victimes de la Méditerranée ». Le comité souhaite également faciliter l’échange de bonnes pratiques citoyennes d’accueil. « Cela se passe tellement mieux quand c’est la société civile qui s’en occupe ».

Sanctuaire cévenol

En France comme en Italie, quand une population décide d’en accueillir une autre, cela crée une attitude de confiance mutuelle. La preuve par cette leçon d’intégration menée « cœur en avant » entre les habitants de Lasalle et de Soudorgues et de jeunes Afghans.

En ce samedi d’octobre, la brume enveloppe de son coton ouaté le hameau de Soudorgues. Le crachin qui charge l’atmosphère d’humidité n’est rien, comparé à l’épisode cévenol qui va s’abattre sur le village voisin de Lasalle, le lendemain matin. Une ambiance particulière qui a immédiatement séduit Najib Nasary. Afghan des hauts plateaux montagneux, le jeune homme, au léger sourire prolongé par un fin liseré de barbe, est d’abord arrivé à Nîmes avant d’élire domicile dans ce bout du Gard. C’était à l’automne 2009, suite au coup de karcher médiatique passé avec force par Éric Besson dans la jungle de Calais. Pourchassés et disséminés aux quatre coins de l’hexagone, Najib et ses compagnons d’infortune, qui fuyaient la guerre chez eux, se sont mis à fuir la police en France. « Le conseil presbytéral de Nîmes a été le premier à les accueillir, se souvient Michel Lafont, membre du conseil régional de l’Église protestante unie du Languedoc-Roussillon, avant de lancer un appel aux autres entraides de la région. »

Quinze familles de Justes à Lasalle
À la veille de Noël, l’Église protestante unie de Nîmes passe donc le relais à celle de Lasalle. Cette dernière décide de mettre les locaux du presbytère à disposition. Les militants s’activent, tiennent des stands sur le marché pour recueillir de quoi nourrir dix-huit de ces jeunes, arrivés dans ce haut lieu des luttes cévenoles. Trop nombreux pour tous vivre dans l’appartement de l’entraide, ses membres s’adressent à la mairie. « Quand ils sont venus nous voir, explique Éric Testa. Je ne me souviens même pas si nous avons demandé une délibération auprès du conseil municipal pour leur ouvrir les gîtes communaux. Il y a quinze familles de Justes à Lasalle, alors la question de l’accueil ne se posait même pas, affirme l’adjoint au maire, lui-même fils de maquisards d’origine juive. Vous savez, dans l’Histoire, il y a des choses qui marquent. Je ne vois pas au nom de quoi il ne faudrait pas poursuivre ce combat. » À quelques encablures de là, les portes aussi se sont ouvertes. Quand Vicki Gerbranda, un jour de réunion publique, a lancé cette idée de l’immersion des Afghans à Soudorgues. Élu à la mairie, Jean-Louis Fine, son compagnon, l’a suivie. De la protection première à un accueil durable, le couple expérimente l’intégration. À rebours des discours frileux et haineux ambiants. « Pour cela, nous avons inscrit Najib au club de la boule soudorguaise » avant qu’il ne trouve véritablement sa place à l’animation du four à pain communal. Et, alors qu’il reçoit une Obligation de quitter le territoire français, c’est toute une population qui se dresse vent debout et fait plier la préfecture à coup d’attestations et de manifestations. « Cela a tenu au fait que Najib était très apprécié par tout le village », insiste Jean-Louis Fine. D’ailleurs, « c’est lui qui nous a choisis », glisse doucement cet ancien ingénieur reconverti avec sa compagne dans l’activité de production de plantes médicinales. Depuis, Najib a obtenu sa carte « vie privée et familiale » le 17 décembre 2011 et est inscrit depuis septembre 2013 à la Chambre de commerce et de l’industrie d’Alès où il suit un CAP de restauration. « S’il en a envie, il sait aussi qu’avec Vicki nous avons décidé de lui céder notre exploitation », sourit Jean-Louis, comme un père à son enfant.

Pierre-Yves Bulteau, journaliste
Célia Bonnin, photographe
Article paru dans Causes communes, janvier 2014, n°79

Certes, le collectif Askavusa et Paola La Rosa ne sont que deux des multiples points de vue qu’on entend aujourd’hui sur l’île, sans doute les plus engagés. Ils coexistent avec ceux qui sont heureux de passer le relais aux autorités, mais qui seront toujours prêts pour un élan de solidarité ponctuel, mais aussi avec ceux que le repli sur soi a désormais gagné. Lampedusa n’est, à cet égard, pas si différente d’autres villes, les personnes qui s’engagent non plus.

Andrea Paracchini – Altermondes
Camille Millerand – Photographe

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