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En Profondeur

Thaïlande : pêche en eaux troubles

Dénoncée depuis plusieurs années, la situation dramatique de milliers de migrants birmans et cambodgiens employés sur les bateaux de pêche industrielle thaïlandais, a motivé un récent avertissement de la Commission européenne au Royaume du Siam. Mais derrière l’esclave se cache la forêt des acteurs de la marchandisation à outrance des océans.

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Bateau de pêche à lanchois, à quai dans le port de Songkhla
Bateau de pêche à lanchois, à quai dans le port de Songkhla

Esclaves

Toh, 27 ans, est birman. En 2010, il passe la frontière thaïlandaise et arrive à Ranong, point de passage obligé pour des milliers de migrants en situation irrégulière qui s’y retrouvent souvent à la merci de trafiquants. L’un d’eux place Toth sur un chalutier. Il y passe quatre ans, avant d’être revendu à un autre patron­-pêcheur de Nakon Si Thammarat. « On travaillait sans arrêt, nuit et jour, raconte­-t-­il, sans jamais pouvoir dormir plus de deux heures de suite, sans aucun jour de repos… ». Après cinq mois en mer, sans que le bateau ait touché terre une seule fois depuis son départ du port, Toh n’a perçu que deux mois de salaire. Il se plaint au capitaine… qui sort un pistolet de sa ceinture et le met en joue. Paniqué, Toh saute à l’eau et se met à nager. Il a la chance d’être recueilli par un autre bateau qui le ramène à Songkhla et le remet à la police. Après l’avoir rapidement enregistré, celle­-ci l’adresse au centre Stella Maris (Apostolat de la mer) qui, depuis plusieurs années, a accueilli des centaines de migrants, birmans ou cambodgiens en situation irrégulière, rescapés des bateaux de pêche où ils étaient maintenus en situation de travail forcé.

La Thaïlande est le troisième exportateur mondial de produits de la mer et sa flotte de pêche industrielle compte quelque 50 000 unités. Mais, du fait des bas salaires et des conditions de travail pénibles et dangereuses qui y prévalent, les emplois dans la pêche sont boudés par les thaïlandais et ce secteur (comme l’agriculture et la confection) souffre d’un déficit chronique de main d’œuvre.

Thaïlande 2015Pour y pallier, les armateurs font appel à des immigrés, principalement birmans et cambodgiens. Selon l’OIT, ils sont environ 300 000, aujourd’hui, qui constituent les deux­-tiers des équipages des navires de pêche industrielle. Souvent en situation irrégulière, ces migrants sont des proies faciles pour les réseaux de trafiquants qui les revendent aux patrons de bateaux de pêche.

Les témoignages de migrants qui sont parvenus à s’enfuir des bateaux thaïlandais, font fréquemment état de marins abattus en haute mer

Privés de tout droit, contraints de travailler plus de quinze heures par jour dans un milieu hostile (beaucoup ne savent pas nager), insultés, battus, ils se retrouvent embarqués pour des campagnes qui peuvent durer plusieurs mois, voire plusieurs années, à la merci de capitaines qui n’hésitent pas à utiliser le revolver dont ils ne se séparent jamais. Depuis quelques années, la situation dramatique de ces migrants a fait l’objet de plusieurs reportages et rapports bien documentés.

Le carton jaune de Bruxelles

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Suchart Chantharakana, directeur du centre Stella Maris de Songhkla (l'un des principaux port de pêche du pays) a accumulé une documentation détaillée sur l’identité des trafiquants, les bars, cantines et karaokés où ils recrutent, les patrons de chalutiers auxquels ils vendent leur bétail humain. « Ces informations sont connues des autorités, dit-­il, mais... »
Suchart Chantharakana, directeur du centre Stella Maris de Songhkla (l'un des principaux port de pêche du pays) a accumulé une documentation détaillée sur l’identité des trafiquants, les bars, cantines et karaokés où ils recrutent, les patrons de chalutiers auxquels ils vendent leur bétail humain. « Ces informations sont connues des autorités, dit-­il, mais... »

En mars 2015, le général Prayuth Chan­ochoa, chef de la junte militaire au pouvoir depuis le coup d’état du 22 mai 2014, ordonne aux médias d’éviter la question du trafic d’être humains, en particulier dans le secteur de la pêche, pour ne pas porter préjudice à l’économie du pays et annonce que le journaliste de Channel 3, auteur d’un reportage sur la question, allait être entendu par les autorités. Quelques jours pus tôt, il avait explicité sa conception du rôle des médias : « certains disent que la presse doit être impartiale. Non, ce n’est pas mon avis. Les médias doivent soutenir l’action du gouvernement ».

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Billard de jour, tripot la nuit : c'est dans ce genre d'endroit que se négocie l'embauche des migrants par les bateaux de pêche
Billard de jour, tripot la nuit : c'est dans ce genre d'endroit que se négocie l'embauche des migrants par les bateaux de pêche

Le 21 avril dernier, Bruxelles donne six mois à la Thaïlande pour « prendre des mesures fortes contre la pêche illégale » et « mettre en place un plan d’action correctif », à défaut de quoi elle s’exposera à des sanctions commerciales pouvant aller jusqu’à interdire l’accès du marché européen aux produits de la mer thaïlandais. La fermeture des frontières européennes représenterait un manque à gagner de six à huit­-cents millions d’euros par an.

Thaïlande 2015Le général change de ton : une nouvelle loi sur la pêche est adoptée et un Centre de commandement pour combattre la pêche illégale créé. A partir du 1er juillet 2015, tous les navires devront être enregistrés et à jour de leur licence, ils seront tenus de fournir une liste de leur équipage, le nom du propriétaire du bateau et de communiquer leur plan de route avant de quitter le port – les unités de plus de 30 tonneaux navigant hors des eaux thaïlandaises devront, en outre, être équipées d’un système de géolocalisation électronique par satellite. Tolérance zéro ! tonne le général : les bateaux en infraction seront saisis, les armateurs et capitaines encourront la prison.

Mais, début juillet, les armateurs lancent une grève largement suivie, les prix des produits de la mer flambent sur le marché national, et le général infléchit à nouveau son discours en accordant un sursis pour l’application des mesures… A l’autre bout de la chaîne, fin octobre 2015, aucun des clients européens des pêcheries thaïlandaises n’avait suspendu ou annulé ses commandes.

Épuisement des stocks

Les eaux du golfe de Thaïlande sont parmi les plus exploitées du monde et les captures par unité d’effort (CPUE) – indice utilisé pour estimer l’abondance des stocks – y sont passées de 300 kilos/heure en 1961 à 17,8 kilos/heure in 2010. Bien que le volume et la qualité des prises diminuent, les coûts augmentent pour les patrons-­pêcheurs  à cause des frais d’entretient des navires, de modernisation des équipements et du prix du diesel. Pour faire face à la raréfaction des espèces à haute valeur marchande, la pêche industrielle se rabat sur tout ce qu’elle trouve et le pourcentage des prises secondaires augmentent.

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Déchargement de prises secondaires sur le port de Sogkhla
Déchargement de prises secondaires sur le port de Sogkhla

L’intérêt croissant de la pêche industrielle pour les prises secondaires n’est pas sans conséquences. D’une part, aux espèces adultes de taille réduite se mêle une quantité non négligeable de larves, alevins et juvéniles, dépourvu de valeur commerciale à ce stade de leur développement, mais qui n’en sont pas moins indispensables au renouvellement des stocks. De l’autre, elle s’attaque à nombres d’espèces délaissées par les consommateurs européens, états­uniens ou japonnais, traditionnellement ciblées par la pêche artisanale pour la place qu’elles tiennent dans l’alimentation des communautés locales.Les prises secondaires sont généralement constituées de petits poissons, à faible valeur commerciale, méprisés des consommateurs des pays importateurs. Elles constituent le matériau de base des usines de fabrication de farine de poisson.

Thaï Union Group : une étude de cas

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Les femmes ne mettent pas le pied sur les bateaux, mais elles sont majoritaires dans les entreprises de transformation et de conditionnement des produits de la mer
Les femmes ne mettent pas le pied sur les bateaux, mais elles sont majoritaires dans les entreprises de transformation et de conditionnement des produits de la mer

N°1 mondial du thon en conserve, le Thai Union Group est un mastodonte de la pêche, la transformation, le conditionnement et la distribution des produits de la mer.

Le réseau mondial de Thaï Union Group
Sa flotte est composée de neuf gros chalutiers et des centaines, voire des milliers d’autres bateaux n’appartenant pas au groupe contribuent à approvisionner ses usines de transformation implantées : en Thaïlande, en Indonésie, au Vietnam, aux États­Unis, en France, en Écosse, au Portugal, en Pologne, aux Seychelles et au Ghana.

Le chiffre d’affaires 2014 de Thaï Union Group
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Le Thaï Union Group espère atteindre les 8 milliards de dollars de chiffre d’affaire d’ici la fin de la décennie et mène une politique d’acquisitions agressive : depuis 2014, Mer­Alliance (France, 4ème producteur européen de saumon fumé), King Oscar (Norvège), Bumble Bee Foods (EU, grosse pointure du poisson en conserve) et Orion Seafood (EU) sont  successivement tombés dans le giron du groupe – les termes du contrat concernant le rachat de Mer­Alliance sont gardés confidentiels et l’acquisition de Bumble Bee est, pour l’instant, au point mort, l’administration US ayant ouvert une enquête au titre de la loi anti­trust.

Thaïlande 2015Thaï Union Group est membre fondateur de l’International Seafood Sustainability Foundation (ISSF) – pour soigner son image de marque, on n’est jamais si bien servi que par soi­même –, qui affirme réunir des scientifiques soucieux de promouvoir une exploitation durable des ressources halieutiques. Sur la liste des généreux donateurs à ISSF figure la Walton Family Foundation (Wallmart).

Ses relations n’ont pourtant pas évité au Thaï Union Group d’être épinglé, en juillet dernier, dans un article du New York Times rapportant le témoignage d’un migrant cambodgien, évadé d’un bateau où il était contraint de travailler contre son gré et qui vendait son poisson à l’usine de transformation du Thaï Union Group de Songkhla.

Et, il y a quelques jours, Greenpeace a pris en défaut John West Foods, filiale anglaise du groupe, sur la traçabilité de ses produits, pourtant annoncée sur le site web de l’entreprise.

Blanchir du poisson ou de l'argent sale

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Pas d'engins de pêche sur un bateau-­mère, mais des montagnes de bidons vides qui seront bientôt remplis du produit de la pêche de dizaines de bateaux, fantômes ou régulièrement enregistré, allez faire la différence.
Pas d'engins de pêche sur un bateau-­mère, mais des montagnes de bidons vides qui seront bientôt remplis du produit de la pêche de dizaines de bateaux, fantômes ou régulièrement enregistré, allez faire la différence.

Pour blanchir du poisson ou de l’argent sale, le principe est le même : l’un comme l’autre doivent être rendus in­traçables. Pour cela, la provenance de l’argent se dissimule derrière des sociétés écran (généralement basées dans des paradis fiscaux), celle du poisson est brouillée par son transit sur un bateau-­mère.

Thaïlande 2015Le bateau­-mère est un navire dans lequel des chalutiers et autres bateaux de pêche industrielle transbordent leurs prises en pleine mer et qui assure le transfert du poisson jusqu’au quai de débarquement. L’avantage du système est double. D’une part, il permet de rentabiliser au maximum les unités d’une flotte de pêche, qui ne sont plus contraintes de rentrer au port une fois leurs cales pleines et peuvent ainsi rester presque indéfiniment en mer. De l’autre, une fois les prises d’un bateau transbordées dans le bateau-­mère et mélangées à celles des autres bateaux de la flotte, il devient très difficile de déterminer quel poisson a été pêché par qui, où et dans quelles conditions : le poisson est blanchi. Et comme deux précautions valent mieux qu’une, à son arrivée à quai, des commerçants intermédiaires achètent l’arrivage de différents bateaux qu’ils revendent ensuite aux distributeurs patentés et aux usines de transformation, ajoutant encore à l’opacité qui entoure l’origine de la marchandise. La marque et le grand distributeur peuvent désormais affirmer, en toute bonne foi – ou presque –, que les produits qu’ils commercialisent sont irréprochables d’un point de vue éthique et environnemental.

Pour que le système fonctionne, il faut bien sûr qu’une partie visible de la flotte puisse faire état de pratiques respectueuses du droit de la pêche, des droits humains et de l’environnement – et si la marque et/ou le distributeur versent leur obole à une fondation de défense des océans, c’est encore mieux – mais après, qu’un pourcentage plus ou moins conséquent du poisson débarqué par le bateau­-mère ait été pêché par des bateaux fantômes, imposant à leur équipage des conditions de travail inhumaines, et utilisant des techniques dévastatrices… il sera facile de ne pas savoir mais autrement ardu de prouver.

L'esclave qui cache la forêt

Derrière l’esclave se cache la forêt des mesures concourant, plus ou moins ouvertement, à la privatisation des océans, à leur rentabilisation à outrance dans une logique marchande. Le travail forcé – dont la Thaïlande n’a pas l’apanage – en est une conséquence, pas un vice inhérent aux patrons de chalutiers thaïlandais.

LE DOSSIER PRÉCÉDENT:

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