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Lampedusa : l’accueil et l’engagement [1ère partie]

Le 3 octobre 2013, 368 migrants périssaient dans le naufrage de leur embarcation au large de Lampedusa. L’île italienne et ses quelque 6000 habitants sont depuis devenus le symbole de l’accueil et de la solidarité, de l’engagement auprès des migrants en difficultés qui tentent de gagner l’Europe. Altermondes est parti sur cette île emblématique, à la rencontre d’une population qui s’est mobilisée face à l’inacceptable, et vous livre un reportage loin de tout angélisme.

Un samedi de la mi-juillet à Lampedusa

Un samedi de la mi-juillet. Le soleil se couche sur l’île de Lampedusa, au sud de l’Italie. À une extrémité du nouveau port, en bordure du seul et unique village de ce caillou perdu au milieu de la Méditerranée, un militaire préside l’accès au quai Favarolo. Plus tôt dans l’après-midi, un navire de la brigade de surveillance est revenu avec à son bord 48 migrants tunisiens. Des militaires en gants, masque et combinaison les ont fait descendre sur le quai et depuis, ils attendent le car – le seul en service sur l’île – qui les amènera au Centre de premiers secours et d’accueil (CSPA) de Lampedusa.

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Le seul car de l'île est celui du Centre de premiers secours et d'accueil (CSPA)
Le seul car de l'île est celui du Centre de premiers secours et d'accueil (CSPA)

Camille Millerand

À quelques pas de là, deux personnes s’attardent : Don Mimmo Zambito, le curé de l’île et Paola La Rosa, l’une des fondateurs du Comité 3 octobre, créé suite à la mort en mer de 368 migrants à l’automne 2013. Quant aux derniers touristes, qui reviennent de la plage, et aux rares habitants présents, ils passent, sans trop se soucier. « On a pris l’habitude de voir débarquer des centaines de personnes. Les gens ne vont pas s’arrêter pour une cinquantaine de Tunisiens, explique Paola La Rosa. De toute façon, on ne sert à rien ici, on ne peut même pas accéder au quai… »


En effet, depuis le début de cette année, les habitants de l’île ne rentrent quasiment plus en contact avec les migrants. Suite au naufrage dramatique du 3 octobre 2013, le gouvernement italien a lancé l’opération Mare Nostrum. Désormais la marine italienne patrouille dans les eaux internationales et intercepte les embarcations, jusqu’à quelques dizaines de milles de la côte libyenne, pour conduire les migrants directement en Sicile. En six mois, 66 000 personnes ont été récupérées en mer. Parmi elles, seules quelques milliers sont passées par Lampedusa.

On est loin des images qui ont fait le tour du monde en 2011, lorsque cette île de 6 000 habitants a accueilli pendant trois mois quelque 10 000 personnes, en très grande partie tunisiennes, ayant fui le pays pendant le « printemps arabe ».

Mare Nostrum. L'opération a été lancée par le gouvernement italien suite au naufrage du 3 octobre 2013. En six mois, elle s'est soldée par la récupération en mer de 115 420 migrants (chiffres de juillet 2014). Mare Nostrum va être prochainement remplacée par l'opération Frontex plus, dont les détails ne sont pas encore connus.

Tout le monde a une anecdote à raconter, des images d’accueil à montrer

À cette occasion, les portes des Lampedusains se sont ouvertes pour offrir à ces jeunes une douche ou un repas chaud. « Pendant cinq semaines, j’ai gardé Fatima, une petite de quatre ans que j’allais chercher au centre chaque matin et que je ramenais le soir », se rappelle émue Antonella, employée de temps en temps dans le centre.

Pour nombre d’habitants, c’était la première fois, en 2011, que la question des flux migratoires faisait irruption dans leur vie avec une telle force. « Certes, les premières arrivées remontent à 25 ans. Mais on était alors sur une toute autre échelle, explique Nino Taranto, directeur des Archives de Lampedusa, devenu avec le temps expert de l’histoire des migrations sur l’île. Ils débarquaient en petits groupes sur l’une des plages de l’île, on les voyait perdus dans le village, parfois ils nous demandaient où se trouvait la gare ! »

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Ma première rencontre avec les migrants à Lampedusa a été une nuit de l’hiver 2003. Ils ont débarqué sur la plage de Cala Pisana, en face de chez moi. J'ai eu peur sur le coup. Et j'en ai eu honte. Cette expérience personnelle, ce passage de la théorie à l’acte, m'a rappelé l'importance de rester ouverts aux autres.

Paola La Rosa

Les habitants les nourrissaient et les orientaient vers le poste de gendarmerie qui s’occupait de les transférer sur le continent. Même quand des locaux ont été aménagés dans l’ancienne aérogare, la communauté restait en première ligne pour l’accueil.

Les témoignages des habitants de l'île de Lampedusa rappellent ceux des habitants de Calais. La preuve dans ce film de 44 min retraçant dix ans d'engagement des bénévoles du Secours Catholique auprès des migrants de la « jungle » de Calais.

La forteresse Europe arrive à Lampedusa

En 2004, la situation s’est un peu verrouillée, avec la construction du CSPA, dont la gestion a été confiée à un consortium de deux coopératives sociales siciliennes qui emploie, selon les besoins, une quarantaine de personnes de l’île.

« Mais les migrants profitaient d’un trou dans le grillage pour sortir et se rendre dans le village, se souvient, un sourire aux lèvres, Paola La Rosa. C’était un secret de polichinelle ! » Jusqu’au 10 janvier dernier, il était donc courant de croiser Syriens, Érythréens ou Tunisiens dans les rues de Lampedusa. « L’été dernier, sur l’écran télé dans notre vitrine, je faisais défiler des diaporamas et des vidéos sur l’Érythrée, raconte Nino Taranto. Nous avons même organisé des dîners à base de spécialités érythréennes. »

Pas de consensus

En ce mois de juillet 2014, en revanche, les migrants ont eu à peine le temps de poser le pied sur le quai. Ils seraient 350 dans le centre, mais personne ne les voit. « C’est pour ne pas gâcher la saison touristique », insinue à mi-mots plus d’un habitant. À l’été 2011, en effet, la fréquentation de l’île par les touristes avait été divisée par deux, avant que la courbe ne remonte. Jusqu’à cette année 2014. « Finalement, ce ne sont pas les migrants qui nuisent à l’économie de l’île, mais les médias qui associent toujours Lampedusa à des drames ! », résume Angelo Mandracchia, vice-président de l’Association des entrepreneurs des Pélagiens.

Presque 70% des Italiens craignent que les phénomènes migratoires augmentent la criminalité Transatlantic Trend Survey

« Pour les gens sensibles à la question des migrations, l’image d’île accueillante a sans doute joué en notre faveur », concède celui qui gère un camping. Son collègue hôtelier est beaucoup plus tranchant. « On nous critique car nous remplissons l’Italie de clandestins, affirme sans crainte Mauro Liberatore. Vous savez ce que pensent les Italiens ? Bravo, t’es solidaire ! Mais tu ferais mieux de t’occuper de tes affaires ! »

Et pourtant, nombre d’habitants de l’île ont été profondément marqués par ce qui s’est passé la nuit du 3 octobre 2013 et les jours suivants.

Andrea Paracchini – Altermondes
Camille Millerand – Photographe

Fin de la première partie – Lisez la suite de ce reportage

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