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En Profondeur

Gulu : une ville d’espoir pour les enfants perdus

Débarrassée du spectre de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA ), Gulu,
la principale ville du nord de l’Ouganda, continue de panser ses plaies.
De nombreux mineurs, enlevés par le groupe armé pour devenir esclaves sexuels ou enfants-soldats, réussissent à se réinsérer à travers des structures locales comme la Gulu Youth Development Association (Gyda) qui les aide, via l’apprentissage, à tourner cette page douloureuse.

Réintégration et apprentissage

Au Nord de l’Ouganda, Gulu se remet doucement d’un long cauchemar. De 1987 à 2006, la ville a vécu au rythme des exactions commises dans la région par les hommes de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), menés par Joseph Kony. Pillages, exécutions sommaires et enlèvements d’enfants étaient le lot quotidien des habitants, jusqu’à sa défaite militaire contre l’armée ougandaise et la signature d’un accord de cessez-le-feu en 2006. Aujourd’hui, la LRA n’est plus qu’un mauvais souvenir en Ouganda. Réduite à quelques centaines d’hommes, elle poursuit surtout ses activités en République démocratique du Congo (RDC) ou en République centrafricaine. Mais à Gulu, les stigmates de cette période sont encore bien présents. Avec l’aide de la communauté internationale, de nombreuses ONG locales continuent de réparer les dommages causés par les hommes de Kony, en particulier ceux subis par les anciens captifs, parfois enlevés très jeunes, et qui ont passé des années dans le bush, la brousse, au service de la LRA.

Scolia

Scolia

Scolia, fine, élancée et élégante, dans un boubou jaune et bleu, témoigne avec calme et retenue, mais non sans émotion. « J’avais 17 ans quand je suis devenue captive. J’étais à la maison, dans la cuisine, et ils m’ont pris. Nous étions cinq mais ils n’ont pris que moi », insiste-t-elle. Pendant dix ans, elle a suivi ces hommes dans le bush. « Je travaillais dur, nuit et jour, sans avoir à manger, poursuit-elle. Il fallait marcher sans cesse, vous ne pouviez jamais rester au même endroit. Il n’y avait pas de bonne place pour dormir ou s’asseoir. » Avant d’ajouter, fébrile : « J’ai été donnée à un homme que je ne voulais pas ». Durant un combat qui opposait le groupe dans lequel elle se trouvait à l’armée ougandaise, Scolia a réussi à s’enfuir et rejoindre Gulu. Après être passée devant un conseil d’orientation, elle s’est rendue à la Gulu Youth Development Association (Gyda), une des structures associatives les plus anciennes de la ville, qui, depuis 1992, propose à ces jeunes déstructurés des solutions de réintégration par l’apprentissage d’un métier.

On accède au centre de formation par une petite piste de latérite – cette terre couleur ocre-rouge si caractéristique – qui s’éloigne du centre de la ville. Ses murs massifs et ses portes imposantes tranchent au milieu des cases traditionnelles qui l’entourent et n’offrent d’autres protections que leurs murs en torchis et toits de paille. Au-delà de cette enceinte, un grand espace à ciel ouvert, autour duquel sont disposées des salles de classe et des ateliers où s’entassent du matériel de plomberie et des carcasses de motos. Scolia et d’autres ex-captifs de la LRA sont assis autour d’une lourde table en métal qui siège au milieu de la cour. Avec eux, se trouve Robert Kilama, le directeur de l’association, un homme massif à la figure bonhomme et à la fine barbe blanchissante. « Dès la création de Gyda, l’équipe dirigeante s’est engagée avec force dans la réintégration des anciens captifs au sein de leur communauté, explique-t-il. Aucun jeune n’a jusqu’à présent été rejeté en raison d’un tempérament violent » ou de troubles psychologiques liés à son passé. Derrière les formations techniques qu’il dispense, le centre est là pour venir à bout de cette souffrance accumulée durant parfois des années.

Les enfants soldats

Derrière de grosses lunettes de style aviateur aux verres teintés, Benedict est un témoin attentif mais discret de la conversation. Cofondateur de l’association, il en est aussi le conseiller psychologue. Selon lui, le principal problème auquel doivent faire face les anciens captifs de la LRA se rapproche du « symptôme de stress post-traumatique ». Le centre doit donc le traiter, afin qu’ils puissent rentrer chez eux et reprendre une vie normale. Un « processus de guérison » qui passe par des activités techniques.

« Nous avons commencé par la soudure et, après, sont venues d’autres formations, comme l’ingénierie, la mécanique, la couture,l’électricité ou encore la coiffure. Toutes ces activités sont vraiment bonnes pour l’esprit, pour des gens qui ont traversé toute cette souffrance à cause de la guerre. La clef de tout ça,c’est le temps. »

Innocent

Innocent

Comme de nombreuses autres ONG, Gyda n’accueille pas que les ex-captifs de la LRA, elle est ouverte à tous les jeunes en difficulté et en besoin d’apprentissage. Une mixité nécessaire qui crée un sentiment de « normalité ». D’ailleurs, un des principes du centre est de ne pas évoquer cette expérience traumatisante, afin de ne pas faire de distinction entre les étudiants. Un principe étonnant, lorsque l’on connaît le pouvoir de la parole en matière de résilience, mais d’autant plus strictement respecté ici que la plupart des ex-captifs sont depuis devenus des « born again ». Influencés par les évangélistes américains, ils considèrent redémarrer une nouvelle vie après avoir rencontré Dieu, abandonnant leur passé derrière eux. Innocent nous remercie pourtant de lui poser des questions sur le sien. Assez lourd, il est vrai. Lui aussi a été captif de la LRA. Il a été enlevé très jeune, en 1987, alors qu’il était en septième année – équivalent de la sixième en France –, et est très rapidement devenu ce que l’on appelle communément un « enfant-soldat ». Il raconte d’ailleurs, tout naturellement, qu’il est monté dans la hiérarchie militaire du groupe armé. « Ils m’ont donné le rang de commandant, affirme-t-il. La vie dans le bush n’était pas très facile, parce que vous bougiez tout le temps avec la peur au ventre. » Des affrontements armés, Innocent en a vécus. « De 1987 à 2004, poursuit-il, presque avec fierté, il y a eu beaucoup de combats contre les troupes ougandaises et j’ai participé à chacun d’entre eux. » Mais lorsqu’on lui demande s’il a lui-même participé à des exactions à l’encontre des populations civiles, il devient plus nerveux. Il se contente alors d’affirmer que les troupes ougandaises se sont souvent livrées elles-mêmes à des atrocités, les faisant endosser par les rebelles.

Garantir l’immunité

Bourreau ? Victime ? Victime et bourreau ? À Gyda, cette différence n’a pas lieu d’être et il est d’ailleurs troublant de voir les captifs qui ont le plus souffert côtoyer ceux qui auraient pu être leurs tortionnaires. Innocent, comme tous les hommes de son rang au sein de la LRA, ne cache pas avoir eu « de nombreuses femmes dans le bush », précisant même que « lorsque l’une d’entre elles tombait enceinte, vous deviez la renvoyer chez elle et en prendre une autre ». Certaines de ces femmes sont pourtant assises là, à quelques mètres, sans que l’on devine la moindre colère dans leurs yeux. Dynamique jeune femme d’une trentaine d’années, portant fièrement des dreads, Irina a été enlevée sur le chemin de l’école. Elle a passé cinq ans aux côtés des rebelles. Elle raconte les viols dont elle a été victime. Comme Scolia, elle a été « donnée » à un commandant du même rang qu’Innocent. « Nous devions nous occuper également des enfants captifs, leur donner à manger », explique-t-elle. L’absence de nourriture compte d’ailleurs parmi ses souvenirs les plus difficiles. « J’ai vu des enfants mourir, ainsi que des amis ». Irina a eu deux enfants en captivité. Après que le père a été tué dans le bush, elle est « rentrée seule avec (ses) garçons ». Là encore, Gyda lui a permis de trouver une porte de sortie. Après avoir étudié le design et la peinture, elle a pu retrouver un travail. Elle élève désormais, seule, ses enfants à Gulu. Juridiquement Innocent n’a, quant à lui, rien à craindre de son passé. Il bénéficie d’une loi d’amnistie adoptée en 2000, qui incite les membres de la LRA à se rendre en leur garantissant l’impunité.

À Gulu, Mega FM, une radio qui a commencé à émettre en 2002 dans toute la région, a largement contribué à leur retour en diffusant des programmes qui les encourageaient à déposer les armes.

« Dans le bush, ils nous disaient que si nous rentrions, nous serions tués », témoigne Rey, un des plus anciens du groupe, qui faisait office de docteur au sein de la LRA. « Un jour, j’ai entendu une émission provenant de cette radio, qui affirmait que nous n’avions rien à craindre et je me suis échappé. » De retour à Gulu, il a lui aussi été orienté vers Gyda. Très rapidement, il a voulu participer à l’effort de démobilisation des rebelles et il a animé plusieurs émissions sur Mega FM, pour apporter son témoignage et garantir l’immunité à ceux qui voulaient retourner vivre dans leurs communautés. Fruit d’une longue discussion entre les autorités de Gulu et les communautés, ce retour ne semble pas avoir posé de problème, y compris pour ceux qui, comme Innocent, avaient tenu un poste important au sein du groupe armé. « Depuis que je suis sorti du bush, j’ai suivi ma formation à Gyda. Maintenant que je suis revenu au sein de ma communauté, personne ne me reproche d’avoir été un rebelle », racontet- il. Avant de lâcher presque imperceptiblement, « ou s’ils le font, ils le font silencieusement ».

À La Haye, s’ouvre le procès de Dominic Ongwen

Le 21 janvier 2016 doit s’ouvrir à la Cour pénale internationale de La Haye (CPI) l’audience de confirmation des charges dans le dossier contre Dominic Ongwen, l’un des principaux chefs de la LRA . Une audience importante, car elle devra déterminer si les charges sont suffisamment étayées pour poursuivre le procès. Arrêté dans des conditions troubles en République centrafricaine en janvier 2015, Dominic Ongwen faisait l’objet d’un mandat d’arrêt international depuis dix ans pour des chefs d’accusation de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, parmi lesquels figurent la « réduction en esclavage », des « meurtres » ou encore des « traitements cruels à l’encontre des civils ». Ce procès a failli ne pas avoir lieu. Durant toute la période de la négociation avec les dirigeants de la rébellion, qui a abouti au cessez-le-feu de 2006, Yoweri Museveni, le président ougandais, n’a cessé de demander à la CPI d’arrêter les poursuites, devenant même l’un des chefs d’État africains les plus critiques vis-à-vis de la Cour. Devant l’étendue des crimes commis, la Cour de La Haye a cependant maintenu ses chefs d’inculpation à l’encontre des principaux chefs de la LRA . Depuis, les esprits se sont apaisés et la diplomatie a repris le dessus. La chambre préliminaire de la Cour a même proposé à l’Ouganda de tenir une première audience « de préférence à Gulu, car cet endroit est plus proche du lieu des crimes allégués ». Mais face aux risques de tensions politiques liées au calendrier électoral dans le pays, la présidente de la Cour décidait en septembre dernier, qu’elle aurait lieu à La Haye. Vincent Otti et Joseph Kony, les deux autres chefs de la rébellion poursuivis par la Cour sont toujours en fuite.

La rançon du succès

Aujourd’hui à Gyda, les locaux sont presque vides, la plupart des étudiants sont en vacances. Mais dans l’atelier de couture professionnel Flock of Birds (littéralement, nuée d’oiseaux), le bruit des machines à coudre semble ininterrompu. Créé en partie par le centre de formation, Flock of Birds vient en aide à des jeunes filles pour leur proposer une activité professionnelle. Autour d’une immense table recouverte de tissus en tous genres, les couturières s’affairent. Relativement prospère, l’atelier vend même une partie de sa production dans un magasin de Kampala, la capitale, ce qui lui permet de dégager des revenus. Là encore, certaines ont connu la captivité, d’autres ont été largement traumatisées par la guerre contre la LRA.

Liliane bénéficie de la formation de Flock of Birds

Liliane bénéficie de la formation de Flock of Birds

Liliane, menue et timide, quitte sa machine, une belle Singer noire en métal d’un certain âge, mais en parfait état, sur laquelle elle confectionne un sac à main. Dans sa propre famille, témoigne-t-elle, quatre personnes sont portées disparues. Elle a vécu dans le bush pendant un certain temps. « À cause des nuits passées dans le froid », elle souffre maintenant d’asthme, raconte-t-elle, sans s’étendre plus. À son retour, elle a été formée à la couture au sein de Gyda, puis repérée par Flock of Birds. Elle est heureuse d’avoir trouvé cette place, qui lui permet de gagner suffisamment pour pouvoir se soigner et s’occuper de ses trois enfants. Un parcours d’intégration et de guérison qui mène à l’entrée dans une vie autonome : tel est probablement la plus grande réussite de Gyda. Mais cette même réussite doit inciter paradoxalement l’association à repenser sa stratégie. Avec la fin de la situation de post-conflit, les subventions deviennent en effet plus rares et le centre a dû se séparer d’une bonne partie de ses formateurs, passés de 54 au plus fort de la guerre, à 25 actuellement.

robert directeur GYDA

Robert, directeur de GYDA

« Nous avons besoin de définir une nouvelle approche, admet Robert, pour voir comment nous pouvons continuer à incorporer ceux qui veulent apprendre et aller de l’avant. »

La rançon du succès pour nombre de ces structures qui ont contribué, à Gulu, à la réinsertion des ex-captifs au sein de la société. Écoles confessionnelles ou étatiques, ONG internationales ou locales, centres de formation et d’art-thérapie, radios communautaires, pendant une vingtaine d’années, l’activité principale de la ville s’est concentrée sur la réparation des dommages causés par la LRA. Mais cette histoire appartient au passé. Plus personne ne croit à l’hypothétique retour du groupe de Kony et la manne financière de la communauté internationale s’est peu à peu tarie. Les immenses terrains, derrière lesquels se trouvaient hier encore des lieux d’accueil pour déplacés ou excaptifs, sont pour beaucoup devenus des coquilles vides. Gulu, qui connaît un certain boom économique, ne devra bientôt plus compter que sur ses propres forces.

LE DOSSIER PRÉCÉDENT:

5 Replies

  1. […] Débarrassée du spectre de l’Armée de résistance du Seigneur(LRA ), Gulu, la principale ville du nord de l’Ouganda, continue de panser ses plaies.De nombreux mineurs, enlevés par le groupe armé pour devenir esclaves sexuels ou enfants-soldats, réussissent à se réinsérer à travers des structures locales comme la Gulu Youth Development Association (Gyda) qui les aide, via l’apprentissage, à tourner cette page douloureuse.Comme de nombreuses autres ONG, Gyda n’accueille pas que les ex-captifs de la LRA, elle est ouverte à tous les jeunes en difficulté et en besoin d’apprentissage. Une mixité nécessaire qui crée un sentiment de « normalité ».  […]

  2. Des chaises roulantes, des tricycles, des cannes blanches et des paires de bequilles ont ete crees et produits localement par l’Association pour le developpement de la jeunesse de Gulu pour creer des emplois, developper des competences parmi les jeunes et rendre ces equipements accessibles a toute la communaute.

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