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En Profondeur

Détroit : assoiffée de justice

Améliorer l’accès à l’eau potable fait partie des réussites des Objectifs du Millénaire pour le développement, mais pour 748 millions de personnes dans le monde, l’accès à ce service essentiel demeure un véritable défi. Aller chercher de l’eau tous les jours, dépendre de l’aide d’associations pour avoir de l’eau potable…Une situation qu’on imagine aisément dans des camps de réfugiés ou des régions particulièrement pauvres du globe. C’est pourtant aussi le quotidien de quelques milliers d’habitants de Détroit, aux États-Unis, la première puissance mondiale.

« C’est comme vivre en enfer, dans la merde, si vous me passez l’expression. Je ne peux pas faire la vaisselle, ni laver le sol. Ma maison est sale. Je ne peux pas changer mes petits-enfants correctement. Je ne peux pas me doucher. C’est la honte. Une à deux fois par jour, on va chercher de l’eau chez ma belle-mère, à deux pâtés de maisons d’ici. Des énormes bidons de 40 litres. Personne ne devrait avoir à vivre ça…. » Cristel vit sans eau courante depuis deux mois. À Detroit, dans le Michigan, la dix-huitième ville des États-Unis par la population. Ses filles, l’une au lycée, l’autre à l’université, habitent avec elle, ainsi que les deux jeunes enfants de son aînée.

« Quand ils sont venus couper l’eau, ils n’ont même pas toqué à la porte. Rien. On n’a pas été averti. Je dois 459 dollars d’eau, mais la facture pour les eaux usées s’élève à 1100 dollars. J’ai contacté la mairie, ils ont dit que je devais verser 200 dollars. J’y suis allée, j’ai payé, et là ils m’ont réclamé 500 dollars. Je n’ai pas de revenus. Comment est-ce que je peux sortir une telle somme comme ça ? »

Un tiers de la ville sans eau

Cristel n’est pas un cas isolé à Détroit. L’un des principaux quotidiens locaux a révélé en juillet dernier que, d’après un rapport interne de la mairie, 73 000 foyers étaient en retard d’au moins deux mois sur leurs factures d’eau et d’évacuation des eaux usées. Soit 30 % de la ville. Autant de foyers qui, s’ils ne règlent pas leurs arriérés, sont susceptibles de se voir couper l’eau. De son côté, le Département des eaux et des égouts de Détroit (Detroit Water and Sewerage Department, DWSD) est incapable de fournir des chiffres précis sur le nombre de personnes concernées :

« Nous ne tenons pas de registre [concernant les coupures d’eau] distinguant les habitations occupées des bâtiments vides », concède-t-il. La Ville ne sait donc pas à combien de familles avec enfants, combien de personnes âgées, handicapées ou malades elle a coupé l’eau…

Une approche purement comptable, totalement oublieuse de la population, que dénonce avec indignation la société civile. « Plus de 30000 foyers ont eu l’eau coupée l’année dernière », estime, révoltée, Tawana Petty, militante, membre de People’s Water Board, une coalition d’une trentaine d’organisations qui travaillent ensemble sur ce scandale. « Pas 30000 personnes, 30000 foyers, insiste-t-elle. Donc vous multipliez de deux à quatre fois et vous avez une idée du nombre de personnes affectées ! Et ça continue cette année… »

Un système exsangue

Comment une grande ville du pays le plus riche du monde en est-elle arrivée là ? Détroit connaît depuis des années des problèmes financiers et structurels : cette ville immense, grande comme trois fois Paris, a vu sa population décliner depuis les années 1950. L’exode de la population riche – majoritairement blanche – vers les banlieues, la délocalisation des usines loin de la ville, couplées à des politiques court-termistes, sur fond de racisme et d’incompétence institutionnalisés, ont laissé Détroit exsangue. Le 18 juillet 2013, elle devient la première grande ville nord- américaine à demander sa mise en faillite. Elle n’a plus les moyens d’entretenir ses gigantesques infrastructures. Les réseaux d’eau et d’évacuation, rafistolés à coups de réparations précaires, fuient régulièrement, sans qu’aucun état des lieux sérieux ne soit fait. Le DWSD a également fait de mauvais choix financiers et, « victime » de la crise, dépense près de la moitié de son budget à rembourser ses dettes.

Au printemps 2014, alors que la Ville est sous la tutelle d’un Emergency Manager, le Département des eaux et des égouts décide de couper l’eau aux familles en retard sur leurs factures, à raison de 3 500 maisons par semaine. À l’évidence, la priorité de l’Emergency Manager est de redresser les finances de la Ville, quel qu’en soit le prix à payer par les habitants.

Fin 2013, un habitant de Détroit a filmé d’impressionnantes fuites d'eau dans un lycée à l'abandon depuis près de deux ans. Triste illustration de l'état du réseau et du manque de volonté politique de la ville pour chercher des solutions épargnant les habitants.

La solidarité s’organise

C’est alors que la mobilisation citoyenne se met réellement en marche. Première urgence : fournir de l’eau à celles et ceux qui n’en ont plus. Des « points d’eau », où les habitants peuvent venir s’approvisionner, voient le jour dans des églises et des centres de quartier. La solidarité entre voisins joue à plein. « Je peux vous donner l’exemple d’une femme de 78 ans, ayant un petit revenu, dans un de ces quartiers où il ne reste plus que quelques familles dans chaque rue. Dans la sienne, il ne restait que six maisons habitées. Cinq se sont retrouvées sans eau. Elle a fourni de l’eau à ses voisins pendant des mois, laissant sa porte de derrière ouverte pour qu’ils puissent venir se doucher, raconte Monica Lewis-Patrick, l’une des fondatrices de We The People of Detroit, une association qui cherche à redonner le pouvoir aux citoyens dans la gestion de la ville. Nous avons une bénévole qui a lavé les vêtements d’une famille pendant un an. Parce que c’est ça aussi ne plus avoir d’eau. Imaginez les conséquences pour cette famille si les enfants avaient dû aller à l’école et les parents travailler dans des habits sales ! » Désormais, des associations organisent des distributions et livrent des bidons d’eau aux familles qui en ont besoin.

En juillet de l'année dernière, dans une action action de désobéissance civile, une poignée de militant-e-s ont bloqué l'accès à un des sites d'Homrich, la compagnie chargée de couper l'eau des habitants. 9 d'entre eux sont poursuivis pour troubles de l'ordre public mais attendent toujours de passer devant un juge. Vidéo réalisée par la Detroit Water Brigade.

Au-delà des chiffres

« En faisant du porte-à-porte et des livraisons, on met un visage humain sur ce drame », explique Tom, venu s’installer à Détroit en août 2014, avec sa femme Lindsay. Dès leur arrivée, ils sont devenus bénévoles de We The People of Detroit.

« J’ai rencontré une femme qui habitait dans le centre avec sa fille et sa petite-fille, jusqu’à ce que son immeuble soit racheté par un investisseur. Elles ont alors dû déménager. Après avoir signé leur nouveau bail, elles se sont rendu compte qu’elles n’avaient pas l’eau. Le propriétaire doit en effet plus de 2000 dollars de factures d’eau. Comme elles sont locataires, elles se retrouvent coincées, raconte-t-il à son tour. Quand je suis venu leur livrer de l’eau pour la première fois, ça faisait deux mois que ça durait. Mais bien souvent, c’est tout simplement une histoire de fins de mois difficiles et de factures en retard qui s’accumulent. »

Il faut dire que le prix de l’eau à Détroit ne cesse d’augmenter : +8,7 % en juin 2014 et +7,5 % en juillet 2015. « Près de 120% sur les 10 dernières années ! », s’emporte Monica Lewis-Patrick. Pire, si l’on peut dire, le Département des eaux et des égouts de Détroit a « oublié » pendant trois ans de facturer ses usagers pour la gestion des eaux usées. Quand il s’en est rendu compte, plusieurs centaines de dollars sont soudainement apparues sur les factures, sans délai supplémentaire pour permettre de régler la note.

We The People of Detroit, à l’instar d’autres associations, apporte son soutien aux habitants pour qu’ils réussissent à naviguer dans les méandres administratifs et à s’y retrouver dans les procédures et programmes d’aide du service des eaux, de la Ville et de l’État. « Mais c’est extrêmement frustrant. Nous obtenons généralement des réponses évasives, incomplètes ou contradictoires. Souvent, après nos appels, les habitants ne sont pas rappelés, ils n’ont aucune nouvelle, déplore Lindsay. D’autres fois, on tombe sur un message automatique qui dit : « Nous n’offrons plus d’assistance en ce moment » et rien de plus… »

Vidéo réalisée par l'American Civil Liberties Union du Michigan pour démonter le discours officiel qui prétend que les programmes d'aide mis en place permettent de faire face à la crise de l'eau à Detroit

Qu’est-ce qu’un plan d’abordabilité ?
Ce que la société civile réclame à Détroit, c’est de l’eau à des prix accessibles pour tous. Autrement dit, l’instauration d’un système qui prenne en compte les revenus des foyers et pas uniquement leur consommation, pour établir des factures d’eau qui ne dépassent pas un certain pourcentage des revenus. L’Agence de protection de l’environnement américaine (EPA) préconise le seuil de 2,5%. À Détroit, la facture d’eau s’élève en moyenne à plus de 80 dollars par mois. Il faudrait donc un revenu de 3200 dollars pour respecter ce pourcentage. Or, 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté… En 2006, le Conseil municipal avait voté une résolution pour que le Département des eaux et des égouts mette en place d’un plan d’abordabilité. Dans les faits, c’est un programme d’assistance qui a vu le jour. Autrement dit, des aides à court terme, financées par des subventions. L’économiste Roger Colton, qui avait contribué à rédiger la résolution de 2006, souligne qu’un plan d’abordabilité permet non seulement d’assurer durablement l’accès à l’eau pour les familles à faible revenu mais qu’il présente également une approche financière plus saine. « Si vous voulez vendre un service aux gens, vous avez tout intérêt à ce qu’ils aient les moyens d’acheter ce que vous vendez. » Et d’ajouter que couper l’eau à des gens qui ne peuvent pas payer ne permettra pas à la Ville de récupérer de l’argent. « À l’inverse, avec des prix abordables, le DWSD collecterait au final plus d’argent. »
Dans ce combat loin d’être spécifique à Détroit, une lueur d’espoir est venue de Philadelphie en juin. Le Conseil municipal a adopté à l’unanimité la mise en place d’un plan d’abordabilité pour 2016. Affaire à suivre !

Un véritable droit humain

La mobilisation investit aussi les espaces publics. Les manifestations se succèdent devant les bureaux du DWSD, devant la mairie, dans les rues du centre-ville. Les militants s’invitent aux conseils municipaux et réunions publiques pour protester.

En juin 2014, une coalition d’associations interpelle Catarina de Albuquerque, la rapporteure spéciale de l’Onu sur le droit à l’eau potable et à l’assainissement. Sa réponse est sans appel : « Couper l’accès à l’eau en raison d’un défaut de paiement dû à un manque de moyens constitue une violation du droit à l’eau et d’autres droits humains ». Elle enfonce le clou et précise : « Autrement dit, quand il s’agit d’une réelle impossibilité pour les gens de payer leurs factures, le respect des droits humains interdit de couper l’eau. »

Relayées par la presse locale, nationale et même internationale, la situation tout comme sa gestion brutale par Détroit, où plus de 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, a suscité l’indignation à travers le pays. Fin juillet 2014, Kevyn Orr, l’Emergency Manager en charge des finances de la ville pendant la procédure de faillite – et donc, en pratique, au pouvoir sans avoir été élu -, passe la patate chaude au nouveau maire, Mike Duggan. En fonction depuis neuf mois, l’élu, pour qui la gestion de cette crise « a nui à la réputation de la ville », transforme la « pause » de quinze jours, qui était déjà instaurée sur les coupures d’eau, en un « moratoire » de six semaines. Il annonce un plan en dix points et organise des « foires de l’eau », où les habitants concernés peuvent venir rencontrer des agents municipaux et tenter de résoudre leur cas. Mais face à l’ampleur du problème, les quelques mesures proposées se révèlent bien insuffisantes et surtout ne s’attaquent pas à la source du problème.

La réponse des expertes des Nations unies (en anglais)

Des programmes d’aide à sec « Tout ce que nous demandons, c’est que le prix de l’eau soit abordable », affirme Curt Guyette, journaliste d’investigation pour l’American Civil Liberties Union.

Paradoxalement, la mairie refuse d’entendre parler d’un « plan d’abordabilité de l’eau », qui rendrait l’eau économiquement accessible, alors que les programmes d’aide mis en place sont notoirement insuffisants. « On nous dit qu’il va y avoir 4,5 millions de dollars par an dans le fonds d’aide. Mais c’est pour l’ensemble de l’agglomération, soit près de 4 millions de personnes, dont environ 685 000 vivent sous le seuil de pauvreté. Les autorités reconnaissent elles-mêmes que ces fonds sont insuffisants et ne sont pas basés sur une estimation factuelle des besoins. Comment, dans ce cas, peuvent-elles prétendre qu’elles apportent une réponse au problème ? », dénonce Curt Guyette.

Flint est une ville sinistrée depuis la fermeture brutale des usines de General Motors. Michael Moore, qui en est originaire, l’a rendu célèbre à travers sont documentaire Roger et moi (1989).

En mai dernier, le Département des eaux et des égouts de Détroit a annoncé la reprise des coupures d’eau, qui avaient été arrêtées pendant l’hiver à cause du gel. Les associations ont immédiatement remis en place des mesures d’urgence pour fournir de l’eau aux familles visées et les accompagner dans leurs démarches face à l’administration. Début juillet, pour maintenir la pression sur les autorités et attirer l’attention des médias, un ensemble d’associations a organisé une marche de Détroit à Flint, autre ville sinistrée du Michigan, à 110 kilomètres au nord de Détroit.

« C’est important pour notre combat de raconter au monde ce qui se passe vraiment, de contrer le discours officiel qui présente ces gens comme des mauvais citoyens, qui ne veulent pas payer leurs factures d’eau et essaient de profiter du système. Nous avons tous besoin d’eau pour vivre, c’est essentiel de le rappeler et de remettre l’humain au cœur du débat », rappelle Monica Lewis-Patrick.

La couleur de l'eau

D’autant plus essentiel que les coupures d’eau visent dans leur immense majorité une population noire et pauvre, dans une ville marquée par des décennies de tensions raciales. Les experts des Nations unies se sont d’ailleurs dits alarmés par les « impacts disproportionnés [des coupures d’eau] sur les plus vulnérables et la population afro-américaine à faible revenu ». À Détroit, 99 % des personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté sont afro-américaines. Pour les organisations mobilisées localement, le problème de l’accès à l’eau s’inscrit dans un contexte plus global de « renouvellement urbain », qui charrie son lot de déplacements de population. « C’est simple : quand vous n’avez plus l’eau chez vous, vous partez. L’électricité ou le chauffage, vous pouvez essayer de faire sans, avec des bougies, un réchaud, un poêle, mais l’eau… Vous n’avez d’autre choix que de partir », résume Monica Lewis-Patrick. « Regardons la réalité en face ! Ils veulent pousser dehors une partie de la population noire. ». Le verdict d’Alice Jennings est sans concession. De son cabinet situé au centre-ville, le cœur du processus de gentrification à Détroit, l’avocate activiste s’est plongée dans la lutte pour l’eau il y a plus d’un an et demi. Ironie de la géographie urbaine, les bureaux d’Homrich, la société chargée par le DWSD de couper l’eau aux habitants, sont au même étage que son cabinet. « Tous les jours, quand je passe devant leur porte, mon sang bouillonne. Ça ne fait que renforcer ma détermination. »

Au plus haut niveau du gouvernement

Pour Alice Jennings, tout commence en 2014 par une action collective représentant une dizaine de personnes ayant eu leur eau coupée. Face à l’ampleur de la crise et à un système judiciaire trop lent, trop perméable aux influences politiques, elle décide d’orienter le combat vers le législatif, à un niveau national. « Nous nous battons pour que chaque État ait l’obligation d’adopter une législation sur l’accès à l’eau. Cela n’existe pas aux États-Unis. Nous sommes des pionniers ! Au début, pour moi, c’était une affaire pro bono comme une autre. Depuis c’est devenu un véritable mouvement. » En parallèle des affaires défendues devant les cours locales – dont une pour défendre des militants ayant mené des actions de désobéissance civile – c’est donc à Washington qu’Alice et ses confrères plaident la cause d’une eau accessible à toutes et tous. « Que dans une société comme la nôtre, où il y a tant de richesses, il puisse y avoir des enfants qui n’ont pas accès à l’eau potable signe un manquement et un échec au plus haut niveau du gouvernement, assène l’avocate, avant de s’interroger. J’exerce depuis 37 ans. Je devrais peut-être penser à prendre ma retraite, profiter de mes petits-enfants, me poser un peu… » Le questionnement ne fait pas long feu : « Ce sera pour plus tard. Je n’aurais de cesse de me battre tant qu’il restera ne serait-ce qu’une personne qui ne peut pas se lever le matin et boire un verre d’eau et avoir la dignité de pouvoir se laver. »

Les activistes de l'eau à Détroit luttent avec passion et imagination : filmés ici par la documentariste Kate Levy, ils chantent des chants de Noël, aux paroles remaniées pour faire entendre leur combat. 'C'est un massacre économique, l'eau est un droit humain pour tous'

Florence Al Talabani – Journaliste

nova

Ce reportage multimédias a inspirée la chronique hebdo de David Eloy sur Radio Nova, diffusée le 6 octobre 2015

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